À travers l’histoire de la Résistance en Haute-Savoie, le 27ème Bataillon de Chasseurs Alpins (BCA) paraît aujourd’hui indissolublement lié à la population du département.
Pourtant, ce n’est que le 11 juillet 1922 que ce bataillon était venu tenir garnison à Annecy ; il avait alors pris la place du 11ème BCA, particulièrement cher au cœur des Haut Savoyards pour avoir été notamment celui dans les rangs duquel les anciens combattants avaient vécu les terribles épreuves de la Grande Guerre, jusqu’à la victoire finale.
Si le « 27 » s’était lui-même magnifiquement illustré dans cette période, ce qui lui avait valu d’être le premier à recevoir la fourragère aux couleurs de la Légion d’Honneur, il lui restait à conquérir les cœurs de la population, lui qui avait recruté de 1914 à 1918 en Provence et en Ardèche.
La Deuxième Guerre Mondiale allait constituer le creuset tragique de cette osmose.
La mobilisation le trouve, le 2 septembre 1939, déployé depuis le mois de mai en haute Tarentaise. Sous le commandement du chef de bataillon Mazaud, il fait mouvement, le 26 octobre, vers une zone de déploiement en Alsace, dans les basses Vosges, au-delà de la ligne Maginot, en zone frontière. Il laisse, face à la menace transalpine, sa section d’éclaireurs skieurs (SES), aux ordres du lieutenant Morel (le futur « Tom »).
Après la percée allemande à travers les Ardennes, le 14 mai 1940, la 28ème Division Alpine, à laquelle appartient le 27, est portée, dès le 17 mai, dans la région de Soissons où il lui revient de faire barrage à la déferlante allemande.
Du 20 mai au 10 juin, sur l’Ailette, le Chemin des Dames et sur l’Aisne, dans une énorme disproportion de forces, le 27 sera de ceux qui sauveront l’honneur par une résistance acharnée au prix de très lourdes pertes : sur les plus de 900 hommes engagés initialement, lorsque l’ordre est donné de se replier sur la Seine, le 10 juin, les pertes s’élèvent à plus de 500 tués, blessés ou prisonniers (2).
C’est là que ce qui reste du 27 allait être submergé, autour de son chef de corps blessé et prisonnier. Du bataillon, il ne reste alors que 120 hommes, essentiellement son convoi automobile, qui avait été maintenu hors de la zone des combats.
Tel est, après l’armistice du 25 juin, le détachement qui rejoint Annecy le 29 juillet 1940 ; il s’arrête au Pâquier pour rendre les honneurs au monument aux morts (3) de la guerre 14-18 : le 27ème BCA vient d’y ajouter une nouvelle page tragique, avec 115 tués, 151 blessés et 458 prisonniers.
Les rescapés, s’ils sont accablés par la défaite, n’ont pas alors le sentiment d’avoir démérité. C’est encore moins le cas de la SES du lieutenant Morel qui, en haute Tarentaise, a pris une part déterminante, le 22 juin, dans la bataille d’arrêt qui a stoppé l’offensive des troupes italiennes, leur occasionnant de lourdes pertes.
C’est pourquoi, lorsqu’aux ordres du commandant Vallette d’Osia, nouveau chef de corps, le 27ème BCA est reconstitué en août, pour être, avec quatre compagnies d’engagés, l’une des composantes de « l’armée d’armistice », il ne fait pas de doute que tous les esprits sont tendus vers « la revanche ».
La prise d’armes qui marque cette renaissance a lieu le 9 août 1940 au « quartier Galbert (4) ».
Le Commandant Vallette d’Osia, qui prend alors le commandement du nouveau 27, est, dès cette époque, bien connu dans les troupes alpines pour son énergie indomptable, son courage légendaire et son autorité inflexible, exigeant pour les autres comme pour lui-même (5). Il allait dès lors travailler à un seul but : la reprise du combat contre l’ennemi allemand.
Lorsque l’on sait que, sous ses ordres, le capitaine « adjudant major » s’appelle Anjot, les lieutenants et aspirants, Morel, Lalande, Godinot, de Griffolet, Jourdan, tous futurs cadres de la Résistance locale, on mesure à quel point, dès l’automne 40, le 27 a été l’un des creusets de cette Résistance à venir.
Vallette d’Osia prend l’initiative d’organiser un véritable bureau clandestin de mobilisation : il s’agit de faire passer le bataillon de 1 à 4 bataillons, le 27 fournissant tous les spécialistes nécessaires aux unités à mettre sur pied. Il dresse la liste de tous les hommes mobilisables dont il prévoit la convocation pour le jour de l’insurrection.
Son bataillon, composé uniquement d’engagés volontaires doit être apte à remplir toutes les missions éventuelles qu’il a envisagées et étudiées, tout en gardant une activité apparente qui ne puisse susciter les réclamations de la commission d’armistice italienne dont le siège est à Annecy ; très vigilante, elle n’est toutefois pas tout à fait dupe.
Exercé à travailler sur de grands fronts, à concentrer rapidement ses forces, et à disparaître aussi vite, le bataillon est rompu à agir en montagne par petits éléments, à attaquer des objectifs limités, à exécuter des coups de main, à agir sur les axes de communication, en préparation à la guérilla qui un jour sera réellement menée.
Une large zone frontière est démilitarisée, et par suite, interdite à toute notre activité militaire. Le commandant Vallette d’Osia y envoie les cadres par groupes de 5 ou 6, en civil, déguisés en simples touristes. Ils peuvent ainsi parcourir les montagnes de l’Oisans et de Maurienne, se renseigner au passage sur les effectifs italiens et sur les ouvrages frontières.
Tous les anciens de 40 à 42 se souviennent des longues marches et des dures manœuvres exécutées avec le chargement de campagne complet : Annecy-Chambéry en une étape par le col de Plainpalais, 57 kilomètres. Annecy-Cruseilles, le tour du Salève, et retour à Annecy, en trois étapes, tout le bataillon à skis.
En septembre 1941, au cours d’une manœuvre, toutes les compagnies passent le Fier en amont du barrage de Vallières, à la nage ou par des moyens de fortune, avec tous leurs mulets et tout le matériel. Le Fier est large à cet endroit d’une soixantaine de mètres, et profond de vingt-cinq. Pendant la traversée, deux mortiers de 81 millimètres tombent au fond de la rivière. C’est du moins ce qu’affirme un rapport signé du chef de corps. Ces deux mortiers, dûment camouflés, vont grossir le stock des armes non déclarées que le 27 tient en réserve pour la reprise de la lutte. Le bataillon ayant droit à trois mortiers, la naïve commission italienne autorise, par prélèvement sur les dépôts sous son contrôle, le remplacement des deux mortiers soi-disant perdus.
Le 16 mars 1942, le commandant Valette d’Osia quitte le commandement du bataillon pour prendre celui de la Subdivision Militaire de Haute Savoie. Son ordre du jour se termine par ces mots : « Soyez prêts à foncer le jour où le pays vous le demandera, à foncer jusqu’à l’extrême limite de vos forces, jusqu’au sacrifice de votre vie que tous, nous devons faire d’avance. »
De fait, le 27 était physiquement et moralement prêt à reprendre la lutte.
Le 8 novembre 1942, le débarquement allié en Afrique du Nord provoque la rupture de la convention d’armistice par les Allemands qui envahissent la zone « libre », sans que le gouvernement de Vichy réagisse.
Le soir même, pour faire face à une arrivée subite des Allemands, le commandant Schmuckel, qui avait succédé au commandant Vallette d’Osia à la tête du bataillon, installe celui-ci en centre de résistance dans la région de Vovray, près d’Annecy.
Trois jours plus tard, le 11, l’ordre est donné de rentrer au quartier où le bataillon est consigné.
Le 27 novembre, alors que la flotte française se saborde à Toulon, parvient l’ordre de démobilisation totale. En cette sombre journée, le lieutenant Monnet, officier adjoint du chef de corps, a raconté comment il avait caché le drapeau des Chasseurs, à la garde du 27 depuis le 29 août (6) : « …Tandis qu’autour de nous tout s’écroulait, il m’apparaissait que d’immortels espoirs, que des principes invisibles, demeuraient attachés à cet emblème sublime. Il était devant moi comme une flamme exigeante, comme le cri même de nos morts. Je n’avais pas une minute à perdre. Cette flamme de nos vies, les Allemands pouvaient nous l’arracher, la profaner. Un peu comme un fou, je me jetai avec lui dans l’automobile du commandant… Dans la cachette où je l’avais enseveli ce matin-là, nul n’est venu le chercher… » (7)
Dès le 28 au soir, tout le bataillon est démobilisé. Toute la journée, on a fait disparaître le maximum de matériel, habillement, literie, et surtout armement et munitions. Le matériel est caché dans les fermes des environs ; une grande partie de l’armement est dissimulé dans les grottes de l’Adieu, dans la vallée de Thorens.
Le dimanche 29 novembre, à 10 heures du matin, deux compagnies d’alpini italiens viennent prendre possession du quartier, rejoints le 30 par un petit détachement allemand venu assurer la liaison depuis Chambéry. C’en est fini de « l’armée d’armistice ».
En fait commence alors l’histoire du 27 dans la Résistance.
Le commandant Valette d’Osia, en tant que chef de la Subdivision d’Annecy, reçoit, vers la mi-décembre, l’ordre de livrer le matériel qu’il avait fait cacher. Il refuse. Un mandat d’arrêt ayant été sur-le-champ délivré contre lui, il passe dans la clandestinité et se met à la disposition de « l’armée secrète » de Haute-Savoie, déjà en cours de constitution, et dont il devient le chef départemental.
Cette armée, qui deviendra célèbre sous les initiales A.S., est composée à ses débuts de volontaires recrutés par contacts personnels, parmi les anciens du 27 ou dans la population.
Ces volontaires, groupés en sixaines, forment dans chaque village une trentaine. Trois trentaines constituent une centaine ou une compagnie.
La formule primitive des 4 bataillons mobilisés autour du 27 se transforme en une nouvelle formule à base territoriale, levant un bataillon par vallée.
Les cadres du 27, qui se sont en quasi-totalité mis à la disposition de leur ancien chef de corps, sont plus particulièrement chargés de l’instruction et de la préparation de l’action militaire. Tous continuent cependant à circuler au grand jour, sous le couvert de diverses raisons sociales, voyageurs de commerce, représentants, employés des ponts et chaussées ou des eaux et forêts.
Munis de pièces d’identité parfaitement en règle, ils peuvent ainsi remplir leurs différentes missions secrètes de propagande, de renseignement, de contacts, de recherche de terrains de parachutage ou de liaison avec la France Libre.
Avec l’instauration du Service du Travail Obligatoire (STO) au début 1943 et l’afflux de réfractaires que cela allait entraîner en Haute-Savoie, l’A.S. allait prendre son plein essor, structurée pour l’essentiel autour de cadres du 27ème BCA dissout.
Puis ce sera Glières en janvier-mars 1944, dont l’encadrement est, pour l’essentiel, issu du 27 : sous les ordres du lieutenant Tom Morel, puis du capitaine Anjot, les lieutenants et aspirants, voire les adjudants (c’est le cas de Louis Morel) y sont commandants de compagnie, les sergents chefs de sections.
En août, viendra la libération du département par les seules forces de la Résistance.
Le bataillon Godard allait jouer un rôle central dans cette libération, pour reprendre l’appellation 27ème BCA le 1er décembre 1944 et participer, en Tarentaise, à la campagne des Alpes de l’hiver 44-45.
Ainsi, dans l’une des périodes les plus tragiques de l’Histoire de France, marquée par les doutes, les déchirements, le chaos, les abandons ou les trahisons, le 27ème Bataillon de Chasseurs Alpins et ceux qui ont servi dans ses rangs auront connu une exceptionnelle continuité : celle, quoi qu’il en coûte, du service de la France et des valeurs autour desquelles elle s’est constituée en tant que nation.
La Haute-Savoie aura eu, quant à elle, une double chance :
département très profondément catholique, elle a échappé à la tentation de faire allégeance à la Révolution Nationale grâce au rayonnement de François de Menthon, dirigeant national des Jeunesses Catholiques, qui prend d’emblée ses distances avec Vichy.
le prestige de Pétain auprès des anciens combattants de la Grande Guerre, respectés et influents, aurait pu maintenir ce même département dans un « maréchalisme » inconditionnel. Mais l’exemple des cadres officiers et sous-officiers du 27 dès la dissolution de l’armée d’armistice consécutive de l’invasion de la zone jusque là non occupée, allait tracer clairement la voie.