Les délais sont respectés, et les derniers échafaudages disparaissent définitivement du plateau. Dans quelques heures commence la veillée voulue par les Rescapés et préparée depuis de longs mois.
Les montagnes environnantes commencent à disparaître dans l’obscurité remplacée par une intense activité. Des lampes s’agitent dans la nuit rythmant l’avancée de nombreux marcheurs : de toutes parts, montant des vallées avoisinantes de Thorens, du Petit-Bornand, de Thônes, de la Roche sur Foron, d’Annecy, dans le silence parfois troublé par le bruit des trajectoires des avions dans le ciel étoilé, une foule importante rejoint le centre du plateau pour assister à un événement qui leur fera découvrir sous la lumière des projecteurs la forme découpée du monument et participer à la “célébration” créée par Gabriel Monnet pour le texte et la mise en scène et Raphael Passaquet pour les choix musicaux.
Cette création fut en elle-même une grande aventure tellement le défi était d’une difficulté incroyable : occuper tout l’espace du plateau, plongé dans l’obscurité, par la voix humaine et la musique et au centre, cette forme, véritable point d’interrogation, qui, dans sa blancheur et ses angles marqués, focalisait tous les regards. Le décor posé, la musique emplissait cette nuit étoilée, allant des œuvres de Roland de Lassus à Xenakis, marquant la longue marche historique de la conquête de la liberté. Aujourd’hui, une pierre, tel était le titre de cet hommage à l’esprit de Résistance et qui, dans le souvenir de cette difficile quête, actualisait le passé pour le mettre en résonnance avec l’actualité, le mettant en perspective en reprenant des témoignages et des extraits poétiques. 465 chasseurs du 27ème BCA, selon le nombre des maquisards du Bataillon des Glières, s’étaient lentement massés avec chacun une torche à la main autour du monument. La foule, assise à même la prairie, écoutait religieusement cette évocation et les derniers mots de cette soirée, Tout est à recommencer…, répercutés par l’écho des montagnes, délivraient leur ultime message. Il y avait dans cette soirée magique portée par la voix humaine et la musique une intimité qui touchait chaque participant et une universalité et une actualité que délivrait le message de cette dernière phrase, rappelant de façon évidente, le fondement même de l’engagement de ces maquisards qui avaient rejoint pour toujours l’histoire pour défendre nos libertés. Cet appel à la vigilance était le fondement même de cette évocation suivie par plusieurs milliers de personnes dispersées sur l’ensemble de ce site. Les dernières notes de musique s’étant envolées, peu à peu, les marcheurs se dispersèrent dans la nuit et un grand nombre d’entre eux restèrent sur le plateau dans l’attente du lendemain.
Le dimanche 2 septembre au matin, un flot ininterrompu de voitures et de cars convergèrent vers le plateau. Une foule estimée à vingt mille personnes occupait la prairie autour du monument. Cet élan populaire avait ce caractère de simplicité et de générosité qui sont la marque des réunions de famille. 29 ans après le grand parachutage du mois d’août, un air de fête régnait sur cet espace naturel qui retrouvait une animation sans pareille. Plus la densité de la foule augmentait autour du monument, plus l’attention se focalisait sur cette forme posée sur la prairie, blanche sur un ciel d’une limpidité incroyable.
Depuis la plateforme du monument, on vit arriver les voitures des personnalités : André Malraux, ancien ministre de la Culture du Général De Gaulle et Compagnon de la Libération, était accompagné de Monsieur André Bord, Ministre des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre, du Général Loisot, gouverneur militaire de Lyon, représentant le Ministre des armées, de Monsieur Bernard Anthonioz, directeur de la Création artistique, représentant le ministre des affaires culturelles et de Monsieur Alphonse Métral, président de l’Association des Rescapés des Glières qui suivirent le chemin dessiné par Gilioli pour accéder au monument.
Après le discours du Colonel Louis Jourdan, seul officier du 27ème BCA rescapé du plateau des Glières, qui parla au nom de ses frères d’armes, vint le moment tant attendu où André Malraux prit la parole. Un grand silence se fit dans l’attente des premières paroles :
Je parle au nom des Associations des Résistants de Haute-Savoie et de l’Ordre de la Libération. En mémoire du Général de Gaulle, pour les survivants et pour les enfants des morts.
Dans un silence « religieux » sa parole portait jusqu’aux falaises entourant le site. Dans le rythme essoufflé de sa voix rauque surgissaient les images qui allaient à jamais marquer cet instant historique et remettre les combats du plateau des Glières dans une perspective historique allant de la Grèce à notre époque.
Peu importe ce que fut dans la Grèce antique, militairement, le combat des Thermopyles. Mais dans ses trois cents sacrifiés, la Grèce avait retrouvé son âme, et pendant des siècles, la phrase la plus célèbre fut l’inscription des montagnes retournées à la solitude, et qui ressemblent à celles-ci : « Passant, va dire à la cité de Sparte que ceux qui sont tombés ici sont morts selon sa loi ».
Passant, va dire à la France que ceux qui sont tombés ici sont morts selon son cœur.
Les radios de Londres diffusaient : « Trois pays résistent en Europe : la Grèce, la Yougoslavie, la Haute-Savoie ». La Haute-Savoie, c’était les Glières…
L’émotion se lisait sur les visages attentifs et particulièrement sur ceux des nombreux Rescapés qui avaient fait le voyage pour cet instant solennel. Leur combat retrouvait une actualité par ce magnifique discours.
Et maintenant, le grand oiseau blanc de Gilioli a planté ses serres ici. Avec son aile d’espoir, son aile amputée de combat, et entre elles son soleil levant. Avec son lieu de recueillement, sa statue dont les bras sont dressés sont pourtant des bras offerts…
Le monument a ainsi trouvé dans le « Musée imaginaire » de Malraux une réalité autre et l’image qu’il en proposait lui a conféré une nouvelle présence qui, malgré les nombreuses années nous séparant de sa réalisation, a forgé à jamais sa symbolique.
Le discours prononcé, Malraux pénétra dans le monument en compagnie de l’artiste. Lorsqu’il en ressortit, à son tour, la foule voulut y pénétrer : il y avait tellement de monde que cela dura jusque dans la soirée.
Après la manifestation officielle, les familles restèrent aux alentours du monument pour un immense pique-nique en attendant les parachutages de l’après midi qui clôturèrent cette journée.
L’Association des Rescapés des Glières, créée dès 1944, n’a eu de cesse de transmettre la mémoire de ces instants tragiques afin que la mort de leurs camarades ne fût pas oubliée et que le message de leur engagement perdure. Par la voix d’André Malraux et l’œuvre d’Émile Gilioli, le Monument National à la Résistance, elle perpétuait cette volonté et donnait une portée nationale et internationale à leur combat pour la Liberté.
Gérard MÉTRAL






