Annecy

Le chef lieu du département de la Haute Savoie compte 23 293 habitants au recensement de 1936, soit environ 24 000 Annéciens au début de la guerre. La ville, placée sous l’autorité du général Paul Cartier, nommé maire par Vichy, est le théâtre de nombreuses manifestations du régime de Vichy : chaque semaine, les légionnaires montent le drapeau tricolore au mât de la Légion élevé devant le théâtre. Les conférences des hommes forts du régime, les anniversaires de la Légion, les manifestations pour sainte Jeanne d’Arc scandent ces années là. S’y ajoutent les cérémonies religieuses comme la Fête Dieu ou les rassemblements des mouvements des Jeunesses chrétiennes, les cérémonies militaires, comme les prises d’armes ou les saluts au drapeau. En septembre 1941, à Annecy la foule des haut-savoyards venus de tout le département se presse pour accueillir le maréchal Philippe Pétain.

Annecy, c’est aussi un haut lieu de la Résistance. C’est à Annecy que se produit, le 2 mai 1942, un incident en apparence mineur mais qui va avoir un grand retentissement : la “baignade” forcée de François de Menthon agressé par le Service d’Ordre Légionnaire. L’autorité morale dont jouit cet ancien président de l’Action Catholique, connu pour son opposition à la politique de Vichy, fait passer du côté de la Résistance beaucoup de ceux qui, dans les milieux catholiques, étaient encore hésitants.
Certains lieux ont été des supports de la vie clandestine tels que l’Auberge du Lyonnais tenue par les époux Saunier, la Maison du Peuple où officie entre autres l’abbé Camille Folliet, le café Arragain ou bien encore le café Lavorel. La Résistance se retrouve également dans les diverses administrations, à travers le NAP (Noyautage des administrations publiques). Enfin, nombreux sont les Annéciens, qui résistent de multiples façons : plus d’une centaine d’entre eux seront arrêtés.
Au printemps 1944, on dénombre treize lieux de détention dans la ville : la maison d’arrêt départementale, les Vieilles Prisons, le château des ducs de Nemours, l’Intendance, l’école Saint François transformée en prison par la police allemande, l’école des Cordeliers, centre de triage de la police française, la villa des Marquisats, siège départemental de la Milice, la villa Martens pour la Milice également, la villa Mary où est installé l’intendant de police Georges Lelong, la villa Schmidt, siège de la Gestapo, le camp de Novel, la caserne de Galbert et même le bateau France. Le stand de tir de la garnison est, en 1944, le lieu de plusieurs exécutions par les forces de l’ordre françaises. C’est là que sont fusillés notamment les maquisards des Glières condamnés à mort par la Cour Martiale du 4 mai : Florent Valcésia (appelé « Florence » par une erreur de l’état civil), Louis Conte, Fernand Décor,Bernard Zelkovitch et Hugo Schmidt.

La ville subit plusieurs rafles plus ou moins importantes, dont deux par les Allemands en décembre 1943 et celle du 13 mars 1944 par la Milice française, qui arrête 107 personnes parquées sur le bateau “France”, puis dans différents lieux après triage. Certaines personnes sont ensuite transférées au camp de Saint Sulpice la Pointe, avant d’être déportées. Plusieurs ne reviendront pas.

En août 1944, c’est vers Annecy que convergent les Forces Françaises de l’Intérieur qui libèrent le département entre le 16 et le 19 août. Annecy est ainsi la dernière ville du département à être libérée : sa garnison allemande capitule le samedi 19 août 1944. C’est à Annecy, à la préfecture, que s’installe le jour même le Comité départemental de libération et que le dimanche 20 août 1944 se déroule le grand défilé de la Libération, alors que les troupes alliées débarquées en Provence arrivent à peine jusqu’à Grenoble. Le 4 novembre 1944 la ville accueille triomphalement le Général de Gaulle. Le 11 novembre 1948, la ville est citée à l’ordre de la brigade et reçoit la croix de guerre avec étoile de bronze (ordre général n°80).

École Saint François, prison à Annecy

Cette école, construite à deux pas de la gare, est réquisitionnée par la Gestapo. Une quinzaine de cellules sont aménagées dans les caves. Certaines d’entre elles sont si exiguës que des détenus diront à la Libération qu’ils ne pouvaient s’y tenir ni assis ni debout. Les détenus jugés moins dangereux sont gardés dans les salles de classe à l’étage.

Cette école est également transformée en garnison de SS. Ceux ci, au nombre fluctuant autour de 150 à 200 sont commandés par le SS Nicolas Fromes, un Luxembourgeois. Ce lieu de détention est gardé par des hommes de la Schutzpolizei du régiment SS 19 du capitaine Krist qui formeront les pelotons d’exécution qui fusilleront les prisonniers des Glières qu’on retrouvera ensuite dans la vallée du Fier.

Plus de 250 personnes furent détenues dans ces locaux. La plupart d’entre elles ont été déportées en Allemagne ou fusillées. Après la Libération, un charnier de Résistants exécutés par la Schutzpolizei est découvert dans la cour de cette école.

L’intendance : lieu de détention et de torture

Depuis la fin février 1944, l’Intendance, bâtiment attenant à la caserne de Galbert à Annecy, est le siège de la SPAC (Section politique anticommuniste) qu’on appelle aussi communément la SAC (Section anticommuniste) et dont les inspecteurs sont surnommés les « Canadiennes » en raison du vêtement qu’ils portent. Le gouvernement de Vichy a créé la SPAC dans le cadre du SRMAN (Service de répression des menées antinationales) dirigé par Charles Detmar, qui a les pleins pouvoirs. Ce dernier, ancien chef de rayon dans un grand magasin parisien, s’est entouré de personnes recrutées dans plusieurs mouvements collaborationnistes, dont la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme).

Le commissaire Charles Detmar est à Annecy, suite à l’enlèvement d’une vingtaine de « Canadiennes » par les Résistants dans la vallée de l’Arve. A ses côtés, Fourcade, commissaire principal de la police nationale, Durand, ou bien encore Fournier dit « Patte de homard » grand manieur de matraque, font de la SAC une véritable Gestapo française.

Les « Canadiennes » et certains Miliciens, font subir de terribles supplices à plus de deux cent cinquante personnes. La torture est le seul mode d’interrogatoire qui commence par des coups de pieds ou de poings. A plusieurs sur un homme entravé, ils se ruent sur commande d’un officier. Le matraquage à coups de nerf de bœuf, ou à coups de barre de fer, les brûlures des parties sensibles, le supplice de la table ou le sel sur les plaies, l’arrachage des ongles et bien d’autres traitements, tous plus barbares les uns que les autres, sont couramment pratiqués.

Voici quelques témoignages :

J’ai connu là bas un gars qui s’appelait Joseph Forestier, originaire de Scientrier, qui est mort dans « le train de la mort ». La première fois, ils l’ont ramené de l’interrogatoire avec les fesses toutes bleues. Ils l’ont repris le lendemain soir et ils l’ont à nouveau frappé. Il est revenu, ses fesses étaient ouvertes. Couché dans la paille, il y avait des poux, des morpions. Le gars a eu les fesses complètement infectées. Tous les jours, ils le prenaient et ils recommençaient...

(Edmond Boujard de Féternes déporté à Buchenwald)

Les inspecteurs nous emmènent au 2ème étage ; nous avons été séparés et nous ne nous sommes plus jamais revus. Moi, j’étais à la chambre 10 au fond du couloir à gauche, où il y avait déjà une douzaine de détenus dont beaucoup de Thorens, tels François Baud, Marcel Suatton, Chappaz, Bouvard, Joseph Baud, Siton de Cluses, Roche d’Annecy, Granier Mantis de Mont Piton. Ensuite, il est venu Dupanloup, Vuarcher d’Annecy, Cadoux de Lyon. Tous avaient une barbe et des cheveux d’un mois et plus. Joseph Baud baisse son pantalon et me fait voir ses fesses ; elles étaient noires de coups de nerfs de boeuf. Tous étaient passés à la torture et cela n’était pas fait pour me remonter le moral... La nourriture était infecte : tous les jours betteraves rouges ou raves cuites à l’eau sans sel et 200 grammes de pain. Il était interdit de recevoir du linge pour se changer ainsi que de la nourriture. II était interdit d’écrire. Nous étions dévorés par les poux. Nous couchions sur une planche avec un doigt de paille toute pourrie. Les volets étaient constamment fermés ; une atmosphère viciée. C’était la terreur complète. A tout moment, la SPA C montait chercher des hommes pour les torturer jusqu’à des heures avancées de la nuit. L’après midi de mon arrivée, une brute est venue me chercher. Ils m’ont alors entraîné dans la pièce voisine en me disant : « À la torture salaud ! » Les coups commencèrent, grêle de gifles, coups de poings, coups de pied dans l’estomac. Ensuite ils m’ont couché à plat ventre sur la table, un était assis sur mes épaules, pendant que les deux autres me tapaient dessus à tour de bras sur le bas des reins avec un nerf de bœuf. Cela dura une dizaine de minutes. Je niais toujours, quand j’entendis un qui parlait de la déposition de ... Ils s’arrêtèrent de taper. J’étais coupé en deux par la souffrance. Ils me firent remonter. Je me suis traîné comme j’ai pu. Dans la montée de l’escalier, il y avait un cylindre de fil de fer et il fallait monter très courbé. Je suis monté à genoux en me tenant à la rampe. De temps en temps je recevais un coup de pied et ils me criaient « Tu vas te dépêcher fainéant ». Arrivé dans ma chambre, mes camarades m’ont étendu par terre. Le soir à 9 heures, ils sont revenus me chercher, à coups de pied pour me faire aller plus vite. Une fois en bas, ils étaient tous là avec des airs ironiques : « Qu’est ce qu’il a celui là ? Il est tombé de vélo ? » Un autre de dire « J’ai toujours dit de ne pas taper des types comme ça ! C’est bon pour leur faire du mal. » Me voyant mal en point, ils m’ont fait remonter.

(Ben Chappet interné le 16 mars 1944)

Les témoignages de certains résistants déportés racontent que les tortures qu’ils ont subies à l’Intendance étaient pires que dans les camps. Le plus grand nombre des prisonniers est envoyé à Saint Suipice La Pointe, à Saint Paul à Lyon, avant d’être déportés. John Dujourd’hui et Paul Bulhmann meurent à l’Intendance sous la torture. Pour beaucoup, l’Intendance, outre le lieu de torture qu’elle fut, a été l’antichambre des camps de la mort.

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Carte d’Annecy