Histoire de l’Association

De l’Association des Rescapés
à l’Association des Glières

Les grandes étapes de notre association.

Dès le mois de septembre 1944, à peine un mois après la libération de la Haute-Savoie et tandis que beaucoup d’anciens maquisards du Plateau poursuivaient le combat, diverses circonstances ramènent à Annecy certains rescapés des Glières, ne serait-ce qu’à l’occasion de la mise aux repos de leurs unités combattantes. Ils retrouvent dans cette ville quelques uns de leurs camarades que diverses raisons avaient maintenus sur place. Ce n’est pas seulement la joie de se retrouver qui les pousse à ces rencontres. Ils doivent aussi faire face à de multiples problèmes. Certains n’ont ni papiers d’identité, ni argent, ni domicile. Ceux qui sont encore coupés de leur région d’origine, puisque le Nord et l’Est de la France ne sont pas encore libérés, sont parfois dans des situations matérielles et morales difficiles. Il faut aussi répondre aux questions que posent les familles sans nouvelles de ceux dont la trace s’est perdue à partir de l’évacuation du Plateau le 26 mars, donc il faut commencer à recenser les survivants, ce qui n’avait évidemment pas pu être fait jusque là. Enfin les ravages causés par la répression qui s’est exercée pendant des mois sur la Haute-Savoie, ont mis bien des familles dans une quasi misère. Bref, dans l’immédiat, on a besoin d’établir un réseau de solidarité.

Mais il y a aussi les morts qu’on a retrouvés et ceux qu’on continue à chercher. Il faut les identifier puisque, dans la plupart des cas, ils n’avaient pas pu l’être au moment où on les avait enterrés, souvent à la hâte. On va essayer de les regrouper dans le cimetière créé par la commune de Thônes à Morette dès le 1er avril. Les anciens du Plateau ont conscience que ce cimetière est le lieu où leurs camarades morts doivent être rassemblés comme ils avaient été rassemblés quand ils étaient sur le Plateau. Pourtant souvent les familles — et c’est bien compréhensible — viennent pour ramener les corps de leurs fils dans leurs villes ou villages d’origine. Comme Morette n’a pas encore le statut de cimetière militaire, il faut réussir à convaincre chaque famille du bien fondé de cette volonté collective. Toutes ne le comprendront pas et certaines regretteront par la suite de ne l’avoir pas fait, mais trop tard. C’est un énorme travail auquel se consacre notamment Julien Helfgott qui, en ce mois de septembre, est disponible à Annecy. En effet il est là pour essayer de se remettre des trois mois et demi passés dans sa cellule de condamné à mort d’où ses camarades l’ont libéré la veille du 19 août (malheureusement pour apprendre que toute sa famille avait été déportée en Allemagne, d’où elle ne reviendra pas). Il est ainsi, dès le début, au sein d’une petite équipe la cheville ouvrière de ce regroupement des rescapés du Plateau qui va donner naissance à une association.

C’est le 22 septembre que sont déposés à la Préfecture d’Annecy les statuts de l’ASSOCIATION DES RESCAPÉS DES GLIÈRES. C’est en effet le moment où le bataillon FFI groupant une bonne partie des anciens maquisards du Plateau a été envoyé prendre un repos bien mérité à Annecy après avoir pourchassé les troupes allemandes jusqu’aux crêtes des Alpes en Haute Tarentaise. Les dix signataires des statuts sont tous, avec des grades divers, désignés comme « FFI en garnison à Annecy ».

L’article 2 de ces statuts définit l’objet de l’association. Il mérite qu’on le relise aujourd’hui attentivement : « Cette association a pour objet le regroupement des rescapés du Plateau des Glières, le maintien de “l’esprit du Plateau”, la défense des intérêts des membres pris en tant que tels (aide aux victimes de la bataille des Glières et à leur famille) le maintien du culte des camarades tombés pour la France aux Glières (acquisition de terrains pour le cimetière et le monument), édification du monument, entretien de ces cimetières et monument et pour réaliser cet objet, toutes opération mobilières, immobilières et financières quelconques s’y rattachant (édition de plaquettes, de photographies etc... etc...) ». Il est précisé plus loin que pour faire partie de l’association « il faut s’être rendu au Plateau des Glières entre le 1er février et le 26 mars 1944, et ne l’avoir pas quitté durant cette période de sa propre initiative et sans ordres formels des chefs qualifiés ».

On notera que, une fois rappelé le nécessaire « regroupement des rescapés », le premier objet est le « maintien de l’esprit du Plateau ».

Nous avons récemment encore (février 2009) demandé à Julien Helfgott et Alphonse Métral ce que les signataires de ces statuts entendaient par « l’esprit du Plateau ». Or le premier a été longtemps le secrétaire général de l’association et le second son président. On peut donc leur faire confiance pour être encore les porte- parole de leurs camarades. L’un et l’autre ont mis sans hésiter au premier rang des composantes de cet « esprit » la capacité des hommes des Glières à s’unir malgré leurs différences (sociales, idéologiques, religieuses ou autres) dans une éthique commune au service de l’action, témoignant ainsi du pluralisme de la Résistance et de l’union de tous les combattants de la Liberté. Comme l’écrit le livre des Rescapés (Glières Première Bataille de la Résistance p.15) : « ...l’esprit des Glières, c’était la mystique de la Libération en vue d’une France fraternelle qui serait comme une vaste extension de la communauté du Plateau ». Nous pouvons dire aujourd’hui que c’est bien grâce à cette éthique commune que l’association a surmonté les vicissitudes inhérentes à la vie de tout groupement humain pour conserver son unité, ce qui semble être un cas très exceptionnel et probablement unique dans l’ensemble des anciens maquis de France...

Le deuxième point mis en exergue dans cet article des statuts est le « maintien du culte des camarades tombés pour la France aux Glières ». Cette insistance sur ce « culte » se comprend d’autant mieux s’il est restitué dans le contexte de cette période. Les événements des Glières ont été ressentis d’abord comme un terrible drame non seulement par les proches de ceux qui en avaient été les victimes, mais aussi par les maquisards qui avaient survécu. Il a fallu du temps pour que les uns et les autres commencent à « faire leur deuil ». Les cérémonies commémoratives organisées par l’association, dans la tradition des hommages aux morts de la « Grande Guerre » ont été et sont encore un moyen de témoigner à tous ceux et celles qui étaient dans le deuil, la sympathie et le respect qui leur était dus et de les aider à vivre leur chagrin. Le cimetière a donc été le lieu des premiers rassemblements. Déjà le 9 septembre était organisée à Morette une première cérémonie officielle avec les autorités civiles et militaires du département nouvellement libéré. Le 25 septembre François de Menthon représentant le gouvernement comme ministre de la Justice vient à Morette. Le 5 novembre c’est la visite du Général de Gaulle. Elle sera suivie de celle des plus hautes autorités de la République, même celle de la Reine Mère du Royaume-Uni. L’association s’est donc préoccupée, dès le début, de donner à ce lieu la qualité architecturale qu’il méritait. Elle l’a fait en partenariat avec la commune de Thônes au sein du « Comité de gestion du Cimetière de Morette » puisque le cimetière avait été la création de cette commune qui en a gardé la charge jusqu’à ce qu’il devienne « nécropole nationale » en 1984 (1). C’est Ernest Neyrinck, l’un des premiers résistants d’Annecy qui conçoit et réalise ce travail en 1947.

Mais, dès le début, les responsables de l’association éprouvent le besoin de connaître et comprendre les événements dont ils ont été les témoins et les acteurs. Ils sont conscients d’avoir participé à un combat qui n’était pas qu’un simple épisode meurtrier de cette terrible guerre. Déjà sur le Plateau, ils ont mesuré la valeur symbolique de Glières et le sens très particulier de leur engagement au nom de leur devise « Vivre Libre ou Mourir ». C’est donc dès 1945 qu’ils décident de recueillir les témoignages qui vont permettre de réaliser le premier livre sur l’histoire des Glières : « Glières Première Bataille de la Résistance » qui, en cette période où le papier est encore introuvable va être édité à Genève en avril 1946. Même si la connaissance des événements de 1944 a beaucoup progressé depuis, ce livre reste l’ouvrage de référence pour comprendre quel esprit animait les combattants du Plateau. De plus sa vente, dont le produit est, depuis l’origine, totalement versé à l’association, a donné aux Rescapés les premiers moyens financiers de lancer leurs projets suivants : le Musée de la Résistance à Morette en 1962 et le Monument à la Résistance sur le Plateau en 1973.

C’est donc sur l’élan de la libération que les Rescapés ont accompli une œuvre dont nous pouvons aujourd’hui voir l’immense impact sur les deux sites qui font vivre la mémoire des Glières : Morette et le Plateau. Mais dès la fin des années 80, les Rescapés ont pris conscience d’une question inéluctable : que deviendrait la mémoire des Glières, lorsqu’eux-mêmes commenceraient à disparaître au fil des années ? C’est alors qu’a germé chez les responsables de l’association l’idée qu’ils devaient eux-mêmes créer l’instrument de ce passage de témoin : une nouvelle association, distincte de la première mais apte en prendre le relais. On comprend aisément qu’il ne pouvait pas être question d’ouvrir immédiatement l’association des Rescapés à des personnes qui n’en avaient pas le titre : les anciens camarades de combat ne pouvaient pas mettre en péril la solidarité qui les unissait depuis leur jeunesse pour introduire dans leur cercle restreint des inconnus... même si ceux-ci étaient leurs proches. C’est d’ailleurs ce problème qui a fait que très rares sont les associations d’anciens résistants qui se sont ouvertes à de nouveaux membres sans attendre, comme l’ont fait les Rescapés des Glières, d’être trop âgés pour le faire. Il semble bien, en tout cas, que ce sont les Rescapés des Glières qui, dans ce domaine comme dans plusieurs autres, ont donné l’exemple de la marche à suivre, mais qu’ils n’ont guère été suivis par les autres maquis de France.

Ainsi c’est le 20 décembre 1988 que sont déposés à la Préfecture de la Haute-Savoie les statuts de l’ ASSOCIATION DU PLATEAU DES GLIÈRES dont les membres sont pour partie des Rescapés (qui gardent ainsi le contrôle de ce nouvel organisme) et pour partie les personnes qui veulent bien y entrer sous réserve d’être parrainées par deux Rescapés. Le président en sera Jacques Golliet, sénateur et conseiller général du canton de Thônes après avoir été le président du comité de gestion du cimetière de Morette en qualité de maire de Thônes de 1973 à 1983. Comme on le voit, toutes les précautions sont prises pour que la nouvelle association ne parte pas à la dérive : elles n’étaient pas inutiles pour permettre une symbiose progressive des « Nouveaux » et des « Anciens ». Celle-ci s’est opérée peu à peu notamment dans l’organisation du cinquantième anniversaire des Glières en 1994 où pour la première fois les cérémonies furent présidées par le Président de la République lui-même. Ce processus a finalement abouti en 1998 où ce sont les Rescapés qui ont décidé de fusionner les deux associations en prenant simplement le nom d’ASSOCIATION DES GLIÈRES auquel est venu s’ajouter le sous-titre « POUR LA MÉMOIRE DE LA RÉSISTANCE ».

Ce sous-titre n’est pas anodin. Il traduit une évolution qui s’est affirmée progressivement à travers les trois associations successives : celle « des Rescapés » en 1945, celle « du Plateau » en 1988 et finalement celle « des Glières ». La simple comparaison des trois définitions de « l’objet » de ces associations nous montre cette évolution. La première association fait, très naturellement, une place prééminente au « culte des morts » : on est en effet au lendemain du drame du printemps de cette année-là. En 1988, les statuts définissent « l’objet » dans un esprit légèrement différent : « poursuivre l’action des Anciens du Maquis des Glières pour assurer la pérennité de l’esprit de la Résistance et le souvenir des morts etc... ». D’une certaine façon c’est « l’esprit de la Résistance » qui, sans oublier « le souvenir », prend la première place.

Les statuts de 1998 sont plus explicites encore :
« Perpétuer la mémoire des combats du Plateau des Glières.
Maintenir et transmettre l’esprit de patriotisme et de résistance qui fut celui des maquisards du Plateau soldats de la France Libre.
Conserver le souvenir de ceux qui sont morts pour la France dans les combats du Plateau et ceux de la Libération et leur rendre le culte qui leur est dû.
Veiller au respect de la vérité historique pour tout ce qui concerne Glières et la Résistance en général : continuer à préciser et approfondir la connaissance de cette histoire et la diffuser le plus largement possible.
(...)
D’une manière générale, prendre toutes initiatives permettant à l’association d’assurer sa mission morale au service de la mémoire de la Résistance et de la transmission de l’esprit qui anima les combattants des Glières et leur fit choisir pour devise : “Vivre Libre ou Mourir” ».

Il est clair que, au cours des cinquante quatre années qui se sont écoulées entre la création de la première association en 1944 et celle de 1998, les Rescapés des Glières ont su à la fois rester fidèles au souvenir de leurs camarades morts pour la France et se tourner de plus en plus vers l’avenir. Ils n’ont pas voulu se replier sur eux-mêmes en ressassant leur passé, ce qui est la tentation bien compréhensible de tous ceux qui ont vécu ensemble des événements particulièrement dramatiques. Ils ont choisi de faire de leur passé une force positive. Ils ont su ne pas rester simplement des « anciens combattants » mais devenir des « combattants » toujours présents au nom de ce qui fut et reste leur idéal.

Tel est bien le rôle de cette « mémoire » au service de laquelle nous agissons aujourd’hui comme membres à des titres divers de cette association : une « mémoire » qui se nourrit du passé mais pour soutenir le présent et préparer l’avenir, comme l’ont voulu les Rescapés. C’est bien ce qui se fait à travers de multiples manifestations et activités, soutenues par les forces vives de ce département (notamment le Service Mémoire et Citoyenneté du Conseil Général et nos amis des autres associations de Résistance). A la cérémonie commémorative de Morette répétée chaque année depuis 1945, sont venus s’ajouter le concours de la Résistance pour les collèges et les lycées, les journées de Rando-Glières pour les enfants des écoles primaires et, depuis 2005, « Glières fête la Liberté », sans parler de la présence de l’association dans de très nombreuses manifestations organisées chaque année dans divers points du département. Ainsi nous contribuons, à notre place et aux côtés de bien d’autres acteurs de la « mémoire », à faire vivre l’esprit des Glières et de la Résistance sous des formes sans cesse renouvelées.


[1] On trouvera l’histoire de Morette, de la préhistoire à nos jours, en particulier celle du cimetière et des musées dans un opuscule de Jean-Bernard CHALLAMEL et Jean-Pierre GINESTET Morette, site de nature et lieu d’histoire, Les Cahiers du Musée du Pays de Thônes n°4, mars 2007, 90 pages.