Le mercredi 22 mars 1944, vers 19 heures, un chef milicien se présentait au collège Saint Joseph de Thônes. Mandaté par le chef d’Agostini, qui commandait les troupes de la milice en opérations autour du Plateau, il venait demander si l’un des prêtres du collège accepterait de porter à Glières, dès le lendemain matin, un pli pour le commandant des réfractaires. L’arrivée de gros détachements allemands, pourvus d’artillerie, était annoncée comme imminente : avant qu’il ne fût trop tard, et dans vingt-quatre heures ce le serait, le chef d’Agostini voulait parlementer avec le responsable du Plateau pour éviter le pire L’envoyé ajoutait, pour motiver sa démarche au collège, que plusieurs des officiers de d’Agostini s’étaient offerts pour cette mission, mais que leur chef avait repoussé leurs propositions en raison de l’incertitude qui planait sur la qualité des éléments du Plateau. Le parlementaire pouvait être tué ou gardé comme otage. Mieux valait choisir pour ce rôle délicat quelqu’un que son caractère, et peut être aussi les accointances secrètes, en tout cas une sympathie non dissimulée mettrait à l’abri de tous sévices. On avait alors pensé au collège.
Je ne vis aucune difficulté à laisser M. l’abbé Maurice Gavel se charger de la mission proposée. Son nom m’avait été suggéré tout de suite. Ce jeune prêtre avait au Plateau son frère Pierre, qu’il avait été voir peu de temps avant le combat d’Entremont. Il connaissait les lieux, les passages ; il connaissait surtout les jeunes gens. Enfin je supposais qu’il pouvait très légitimement désirer revoir son frère à la veille d’événements aussi dramatiques. Je l’envoyai donc au P.C. de la milice. C’est par lui qu’une demi-heure plus tard je connus les dispositions de d’Agostini.
Avant de remettre à son parlementaire le laissez-passer et la lettre qu’il destinait au commandant de Glières, le chef milicien entreprit de lui exposer quelle était la situation : l’arrivée imminente de forces allemandes munies d’artillerie, l’issue certaine des engagements en perspective, qui ne pouvait être que l’anéantissement de tous les réfractaires. Par ailleurs, il présumait que les Allemands élimineraient les troupes de la milice dès leur arrivée et qu’ainsi la chance qui demeurait aux réfractaires de tomber entre des mains françaises susceptibles de les traiter avec discernement allait leur échapper dans vingt quatre heures. Pour leur laisser cette chance, il fallait essayer de parlementer.
Lui, d’Agostini, voulait obtenir une reddition. Il promettait de faire une discrimination parmi les réfractaires : ceux dont le passé était honnête et qui avaient été abusés par la propagande anglaise verraient aussitôt leur situation régularisée ; ils recouvreraient leur liberté, quittes à satisfaire aux obligations du S.T.O. ou de la relève. Quant aux autres, les « terroristes », ils seraient remis à la justice française. On le sent convaincu de la présence sur le Plateau de toute une pègre, qui légitime à ses yeux l’action de la milice.
À l’entendre, les auteurs du massacre des policiers à Saint-Laurent seraient sur le Plateau, il en a la certitude, et avec eux, d’importants effectifs de républicains espagnols. D’Agostini est sincère. Il veut, ce soir, essayer de résoudre, par une démarche personnelle, sous sa seule responsabilité, le problème dont il s’est chargé en venant encercler le Plateau. II prévoit l’allure dramatique que prendront les événements dès l’arrivée des Allemands. Son interlocuteur a nettement l’impression qu’à cet instant les troupes d’occupation et celles de la milice n’agissent pas en coordination, mais s’ignorent, et que l’arrivée des premières dépossédera la milice de l’initiative des opérations. C’est pourquoi d’Agostini, dans un sentiment dont ii est impossible de suspecter la loyauté, veut tenter de résoudre pacifiquement le conflit en perspective. À vrai dire, la mission confiée à M. l’abbé Gavel consistait uniquement à remettre un pli au chef de Glières. Les commentaires qu’on lui donna avaient sans doute pour but de manifester ce désir de conciliation et de préparer le commandant du Plateau à recevoir avec bienveillance la proposition d’entrevue. Quand M. l’abbé Gavel m’eut rendu compte de son entretien, je lui annonçai que je l’accompagnerais le lendemain matin.
À 6 heures, le jeudi 23 mars, mon compagnon et moi abordions le raidillon qui conduit de Morette au Nant-Debout. Cinq heures plus tard nous arrivions au P.C.
Dès que le lieutenant Bastian lui a dit qui nous sommes, le capitaine Anjot — Bayard pour ceux du Plateau nous exprime sa joie de nous voir ; il nous convie à déjeuner avec lui et les officiers du P.C. Mais je lui ai déjà fait part de la mission qui nous incombe et M. l’abbé Gavel lui remet le pli de d’Agostini. Anjot ne peut retenir une réflexion ironique en lisant la suscription de ce pli, au commandant Vallette d’Osia, chef du camp des réfractaires des Chères : « Vraiment ces messieurs sont bien informés ! » Il lit rapidement le message et conclut en nous disant que la réponse sera vite faite.
Au repas, il n’est plus question de notre mission. Pourtant je ne puis pas ne pas remarquer que l’atmosphère est tendue ; elle est lourde des préoccupations du chef. Depuis quinze jours, les avions allemands ne cessent d’opérer sur le Plateau ; le ravitaillement tire : nous avons passé ce matin devant la boulangerie, dont les deux ouvriers sont en chômage depuis quelques jours. À cela s’ajoute la menace d’une attaque par terre, dont nous lui apportons confirmation. J’ai hâte de pouvoir m’entretenir seul à seul avec le capitaine Anjot pour lui dire tout ce que je sais.
Après le déjeuner, il est repris par les soucis du service, et je remets à plus tard l’entretien que je veux avoir avec lui. Pour nous, il importe de ne pas perdre de temps : de midi et demi à 16 heures, nous avons l’intention de visiter tous les postes du versant nord et d’offrir aux maquisards le secours de notre ministère. Tandis que M. l’abbé Gavel parcourt les sections qui donnent sur le Petit-Bornand, je vais à celles qui montent la garde du côté d’Entremont. A 16 heures environ, j’étais de retour après une tournée épuisante sous le soleil et dans la neige molle.
Je trouvais enfin le capitaine Anjot seul et libre de son temps. Je lui demandai de vouloir bien m’accorder un entretien, car j’estimais de mon devoir de lui dire toute la vérité sur une situation dont il me paraissait ignorer qu’elle était parvenue cette fois ci à son point critique. Après lui avoir fait connaître l’importance des préparatifs allemands dans la mesure où moi même j’en étais informé, je lui déclarai que, militairement parlant, la situation du Plateau serait rapidement intenable ; qu’ainsi c’était aller à l’hécatombe. Je le trouvai d’accord sur ce point avec moi. Il savait, me dit-il, que lui même n’en reviendrait point ; d’ailleurs, ce sacrifice, il l’avait déjà accepté.
À nouveau, j’insistai pour qu’il songeât surtout à ses hommes, à sa responsabilité envers eux ; et, pour autant, je lui conseillai d’essayer une entrevue avec le chef milicien, qui la lui proposait. Ce faisant, je voulais qu’il examinât à fond ce que valait cette « porte de sortie ». J’avais trouvé par devers moi qu’il ne lui avait accordé, au moment de notre arrivée, qu’une attention cavalière. Dès que j’abordai avec lui ce point de vue, j’eus conscience que, tout au cours de l’après midi, il y avait songé. Au lieu de la réponse instinctive du soldat, telle que je l’avais obtenue au moment de notre arrivée, j’eus, cette fois, la réponse réfléchie du chef, qui a tout pesé et qui a pris courageusement ses responsabilités.
« Voyez-vous, monsieur l’abbé, me dit-il, cette proposition d’entrevue est inacceptable, parce qu’inutile, et parce que dangereuse pour le moral de mes hommes. Inutile d’abord : depuis l’arrivée des forces du maintien de l’ordre en Haute Savoie, plusieurs fois nous avons eu des contacts directs ou indirects avec le colonel Lelong et ses affidés. En même temps qu’ils reconnaissaient, du moins le disaient ils, la pureté de notre patriotisme, et qu’ils se déclaraient enclins à séparer notre cause du terrorisme proprement dit, ils n’en continuaient pas moins à nous poursuivre, à nous pousser dans nos retranchements, à nous couper de nos sources de ravitaillement ; aujourd’hui, ils nous ont acculés sur ce plateau ; par là, nous voici pour demain la proie facile de l’ennemi. Je ne crois plus à la sincérité de leurs attitudes. Une nouvelle entrevue ne servirait donc à rien. Les conditions que peut me faire le chef milicien seront certainement inacceptables pour mon honneur de soldat ; elles m’obligeraient à trahir gravement mes responsabilités de chef. En outre, cette entrevue, que ne peuvent ignorer mes officiers et mes hommes, serait dangereuse pour leur moral. Ils devineraient chez moi une hésitation, et celle-la en ferait naître une chez eux. Or, à l’heure critique où nous voici, le sacrifice étant accepté, ils n’ont besoin que d’une chose, de résolution. Je ne veux pas encourir la responsabilité de l’avoir ébranlée. »
Ces vues étaient justes. Le capitaine Anjot venait de les exprimer avec clarté et calme. C’était ce que je cherchais. Ainsi paraissait la grandeur du sacrifice que les soldats de Glières allaient consentir : ils accepteraient le dur combat pour le seul honneur ! Glières ne serait pas une victoire ; ce serait mieux que cela, un symbole, l’affirmation, scellée dans le sang, de la résistance à l’oppresseur. Je m’inclinai devant le capitaine Anjot, et lui déclarai que je me rangeais à sa façon de voir. Ma mission auprès de lui était achevée. Il était environ 16 h. 30.
Je passai quelques instants à l’infirmerie auprès des blessés et malades. Comme je revenais au P.C., vers 17 heures, les stukas apparurent dans un ciel absolument pur, volant bas. Quelques explosions éloignées, venant du sud du Plateau, nous apprirent qu’ils attaquaient. Pendant quelques minutes, ils passèrent et repassèrent au-dessus de nous. Quand ils eurent disparu, et que nous pûmes sortir du P.C., deux colonnes de fumée, en direction de Dran, nous renseignèrent sur les résultats de leur agression. Un chalet brillait à une demi heure du P.C. et, plus loin, au bout du Plateau, les chalets de Notre-Dame-des-Neiges n’étaient plus qu’un brasier. Nous en fûmes les témoins sur le chemin du retour. L’objectif avait été mitraillé avec des balles incendiaires, et les explosions entendues étaient celles du dépôt de grenades du chalet. Deux blessés graves avaient pu être aussitôt dégagés des décombres enflammés, et mis à l’abri dans la chapelle de Notre-Dame-des-Neiges. C’est là que mon confrère et moi leur donnâmes les derniers sacrements, qu’ils reçurent en pleine connaissance.
Poursuivant notre route, nous fîmes un nouvel arrêt au dernier avant-poste de l’extrémité sud du Plateau. Je garderai toute ma vie le souvenir de l’émotion et de la ferveur avec lesquelles les hommes de ce poste, commandés par un jeune aspirant, qui me parut avoir une exceptionnelle valeur morale, acceptèrent notre ministère. Il fallait, dès lors, nous hâter. Il était nuit noire.
À 21 heures, nous parvenions à Nant-Debout, où nous retrouvâmes le barrage des miliciens. Ils ne nous attendaient plus. Sans doute nous croyaient-ils devenus otages. Aussitôt le chef du poste, dont les effectifs avaient été triplés au cours de la journée (car d’Agostini pensait que « ceux du Plateau » allaient essayer de « décrocher », au cours de la nuit) nous fait encadrer et conduire à La Balme-de-Thuy. Nos compagnons, de tout jeunes miliciens, nous interrogent avidement sur l’impression que nous ont faite les maquisards. Je les vois stupéfaits et quelques uns ébranlés quand je leur dis la qualité morale de tous ceux que nous avons approchés, le caractère authentique de leur patriotisme, leur esprit de sacrifice. Je sens tomber chez quelques uns de mes acolytes de fortune le mur énorme de préventions et de préjugés que la propagande avait minutieusement construit en eux pierre par pierre. Je termine en leur déclarant qu’ils devraient être, eux aussi, à Glières avec les soldats du Plateau, et non contre eux. Et ce sont des propos semblables qu’échange M. l’abbé Gavel avec ses gardes du corps.
À La Balme, où les miliciens nous font restaurer (nous avions marché plus de 12 heures au cours de cette journée), nous attendait une auto de la milice. Tandis qu’elle nous emporte vers Thônes, au P.C. du chef milicien, nous passons au milieu des cantonnements des Allemands. Ainsi, ils sont déjà là. À Morette, nous voyons, dans la cour de l’entreprise Mermier, deux grosses pièces d’artillerie. Mais l’obscurité de la nuit se refuse à nous révéler toutes les menaces qu’elle réserve au lendemain. Pour nous qui savons le vrai sur la situation, notre cœur se serre.
II est près de 22 heures quand nous arrivons au P.C. de l’Hôtel de l’Ermitage. D’Agostini nous attend avec une impatience fébrile, car on lui a signalé notre retour. Il nous reçoit dans la petite salle à manger de l’hôtel. Sur l’un des murs s’étale l’effigie de Darnand. Sur le canapé, plusieurs fusils et mitraillettes.
À peine nous a-t-il fait asseoir, que M. l’abbé Gavel lui remet le pli du capitaine Anjot. Il le déchire avec hâte, et court à la signature. Premier désappointement le pli est signé Bayart ! Mais Bayart, ce n’est pas le nom de guerre de Vallette d’Osia. Qui donc est là-haut ? Nous jouons l’étonnement et l’ignorance. Il n’insiste pas, et déjà parcourt les quelques lignes du message, car il est court. Quand il en a achevé la lecture des yeux, il laisse percer son irritation. Je le sens vivement froissé de cette réponse énergique dans laquelle Bayart refuse sèchement toute entrevue comme inutile et lui dit son écoeurement de voir des Français assumer la triste mission de traquer au profit de l’occupant d’autres Français. J’avoue avoir perdu le souvenir exact des mots qui composaient les quelques lignes de cette réponse, mais du moins est-ce fidèlement la pensée du capitaine Anjot. [ Alphonse MÉTRAL, qui était au P.C nous a communiqué le texte exact de la réponse : « il est regrettable que des Français tels que vous l’avez été fassent en ce moment le jeu de l’ennemi. Quant à moi, j’ai reçu une mission, il ne m’appartient pas de parlementer ». ]
D’Agostini en reprend à haute voix la lecture pour les deux ou trois séides qui l’entourent, puis nous regarde en point d’interrogation. En quelques mots, sans aucun commentaire, nous lui redisons le refus tout net de Bayart.
Mais d’Agostini se met en frais. Il nous déclare qu’au cours de la soirée, il a reçu directement de Vichy un coup de téléphone de Darnand. Ce dernier lui aurait déclaré que, même si le commandant du Plateau répondait à la proposition d’entrevue, lui, d’Agostini, devait refuser de le recevoir. Mon compagnon et moi, nous nous regardons stupéfaits ! Qu’est-ce donc que cette comédie ? Ainsi l’on aurait dérangé Anjot à la veille d’une action décisive, on l’aurait arraché à ses hommes dans leurs deniers préparatifs, et tout cela pour l’éconduire ! Ces messieurs de la milice sont de tristes sires !
À dire vrai - et ce premier moment d’indignation passé - nous avons conscience qu’au cours de cette journée un événement nouveau s’est produit, non pas tant à Thônes qu’à Vichy. Sans doute les Allemands ont-ils fait savoir à Darnand que désormais ils prenaient l’initiative des opérations. Cette supposition est confirmée d’une part par l’arrivée massive de détachements allemands autour du Plateau dans cette même journée du jeudi 23 mars, de l’autre par l’indication formelle de Darnand à d’Agostini de ne pas recevoir le commandant du Plateau au cas où il se présenterait. D’Agostini nous déclare, du reste, qu’au cours de l’après midi une conférence a eu lieu à l’état-major des troupes d’opérations ; il y a assisté. Les plans d’investissement du Plateau ont été d’éfinitivement mis au point. Il ajoute qu’il a obtenu pour la milice un secteur d’opérations. Je saisis cet aveu au vol, et lui déclare m’en féliciter, car je pense bien, lui dis-je, qu’il saura faciliter la retraite aux maquisards traqués et ménager à des Français cette chance de salut qui leur reste. Il me répond alors que ce n’est aucunement son intention. Nous n’avons plus qu’à partir. Nous nous levons écoeurés, et prenons congé rapidement. Il était environ 22 heures et demie.
Au soir de cette dernière liaison avec ceux qui désormais seraient seuls pour le combat, nous avions la douloureuse certitude que le Plateau serait nettoyé par les Allemands en moins de 48 heures. Nous avions pu observer l’absence de matériel lourd, de liaisons téléphoniques, la pénurie de ravitaillement, l’insuffisance des effectifs et des cadres. Nous savions, pour avoir vu les stukas à l’œuvre, que tous les chalets, un à un, seraient détruits par les avions mitrailleurs.
Mais aussi nous avions constaté le moral extraordinaire des chefs et des soldats du Plateau. L’attaque des Allemands, dont nous leur annoncions l’imminence, leur suggérait unanimement cette réponse : « Tant mieux ! Il y a longtemps que nous les attendons. Enfin, nous allons nous battre ! » À un petit gars d’Annecy qui conduisait une file de G.M.R. prisonniers et avec qui je fis un bout de chemin, je laissai envisager la bataille avec les dangers qu’elle comportait. Il me répondit : « Monsieur l’abbé, je suis monté ici pour un idéal. Il vaut bien que je meure pour lui. »
Alors j’ai pensé que, dans la défaite inévitable des armes, ce serait cela, le triomphe de Glières.
Chanoine H. PASQUIER (1), Glières première bataille de la Résistance, 1946, p. 119-124