Nous étions au Plateau depuis deux jours seulement. Chaque section était en plein aménagement, en quête d’un chalet, d’un peu de paille, de planches, d’un fourneau, de quelques assiettes, bref des mille et une choses qui sont indispensables, même à un maquisard, pour s’abriter, dormir, manger, se prémunir du froid. C’est alors que Tom me chargea d’installer le P.C. La neige tombait dru. La prospection fut longue. Il fallait à la fois un emplacement central et un chalet assez vaste pour loger les agents de liaison, le personnel de garde, les hôtes de passage, assez commode aussi pour offrir un bureau indépendant.
J’en découvris finalement un auprès de deux grands sapins, qui devaient le rendre plus facile à reconnaître. J’allais entrer pour y faire un rapide inventaire du matériel, quand la porte s’ouvrit ; c’était le docteur Marc, qui l’avait trouvé à son goût pour l’infirmerie. Contrairement à l’usage qui consacrait, dans le maquis, le droit du premier occupant, la préférence fut donnée au P.C. Celui-ci s’établit donc au centre du Plateau, au milieu d’une quinzaine de chalets assez bien alignés. Le soir même, tout était aménagé ; nous y mangions la soupe et nous allions nous coucher sur les bas flancs dans une grande pièce transformée en dortoir.
Dès le lendemain le P.C. commença à prendre son caractère de ruche. De tous les côtés on venait y chercher des ordres, apporter des rapports, des renseignements. Peu à peu le nombre des sections augmenta et leurs effectifs s’enflèrent. Tom alors nomma chef du P.C. Georges Decours, ancien agent de police à Annecy. Geo, comme on l’appelait, avait gardé sa tenue et son sifflet. Son âge (il avait 42 ans), sa qualité de père de trois enfants et sa forte personnalité faisaient de lui un chef qui en imposait. C’est lui qui commandait l’équipe des agents de liaison et qui réglait les détails de notre vie (heures de garde, repas, accueil des passagers, etc…).
En plus des officiers et des agents de liaison, le P.C. abritait deux Polonais, Tony et Joseph, qui aidaient le cuisinier pour les corvées et qui, le reste du temps, réparaient les chaussures et coupaient les cheveux. Ces deux Polonais, anciens soldats de la Wehrmacht, avaient été faits prisonniers par le fameux Simon près d’Ambérieu ; mais ils avaient été épargnés à cause de leur nationalité. Bien vite ils s’étaient habitués à la vie du maquis et chantaient à longueur de journée les chants des partisans de leur pays. C’étaient de braves gars, qui suivaient avec passion l’avance des armées soviétiques en Pologne. Tom les appelait ses fils. Ils avaient pour lui un profond respect et une grande reconnaissance.
La paperasserie administrative était simplifiée le plus possible. Le P.C. possédait le curriculum vitae de chaque chasseur du bataillon, sans oublier son nom de guerre, qui était le plus important pour nous, car nous ignorions qui étaient Maurice Dupont ou Roger Lambert : nous connaissions seulement Zozo ou le Grand Maurice. Tous les matins les chefs de sections faisaient une situation de prises d’armes, sur laquelle ils notaient l’effectif théorique, les malades, les détachés, l’effectif réel, la situation sanitaire, le compte rendu du poste de garde, les besoins de la section. Un agent de liaison apportait le papier au P.C., qui renvoyait à la section l’emploi du temps et les consignes pour la journée. Le chef du ravitaillement relevait l’effectif exact de chaque groupe et préparait son ravitaillement, qu’une corvée venait chercher à partir de 15 heures. Dès 8 heures du matin, c’était un défilé ininterrompu dans le bureau : les envoyés en missions, les paysans qui habitaient encore le Plateau venaient se faire délivrer un laisser-passer, faute de quoi ils n’auraient pu franchir les avant postes.
De temps en temps, nous avions la joie de voir entrer un passeur. Il arrivait souvent avec un groupe de trois, six ou même dix jeunes qui « rejoignaient ». Après la fraternelle poignée de mains, les nouveaux arrivés allaient se restaurer et sécher leurs vêtements. Pendant ce temps, le passeur, autour duquel nous faisions cercle, commentait la situation de la vallée, nous donnait des nouvelles d’Annecy.
Pour les nouvelles d’ordre général, nous avions des récepteurs de radio, qui nous furent envoyés dès le premier parachutage. Nous en avions immédiatement installé un au P.C. : il nous servait à capter les messages et à écouter les émissions de la radio française libre. Nous affichions un résumé des informations à la porte du bureau : chaque section pouvait en prendre connaissance en venant chercher son ravitaillement.
Les jeunes qui montaient avec le passeur arrivaient exténués de fatigue, après une marche aussi longue dans la neige. Ils avaient besoin d’abord de manger et de se reposer. Ensuite il fallait les faire entrer dans la vie du Plateau. Un premier contact avec les hommes qui montaient la garde aux avant-postes et qui les avaient arrêtés pour le contrôle, leur avait donné l’impression d’une forte organisation Maintenant Tom ou Anjot les appelaient un par un, leur demandaient pourquoi ils rejoignaient e Plateau dans quelles circonstances ils étaient passés à la Résistance, etc. Puis ils leur posaient ce question : « Êtes-vous décidés à faire le sacrifice de votre vie, si c’est nécessaire ? » Le nouvel arrivé était libre de répondre négativement ; dans ce cas il aurait été reconduit immédiatement aux avant postes, parce que sa place n’aurait pas été parmi nous. Inutile de dire qu’il n’y en eut aucun. Après avoir donné tous les renseignements nécessaires, les hommes recevaient une affectation suivant leurs capacités et les besoins des sections.
À leur sortie du bureau, le chef du matériel complétait leur habillement et leur donnait une arme avec des munitions. C’était sans aucun doute le meilleur moment de notre vie maquisarde que celui où, pour la première fois, nous étreignions un beau fusil tout neuf, fraîchement arrivé d’outre-Manche. Hier encore, réfractaires apeurés et impuissants, nous devenions alors soldats de la Libération.
Des visiteurs de marque furent les hôtes du P.C. pendant 24 ou 48 heures. C’est ainsi que nous reçûmes le chef du deuxième bureau départemental, le capitaine Navant, chef de l’A.S. du département, des officiers de l’état-major régional de Lyon, le capitaine Cantinier de l’état-major interallié, sans oublier quelques aumôniers fort sympathiques.
Mais le P.C. ce n’est pas seulement pour nous le souvenir de cette activité qui donnait à la vie du Plateau son tonus et son rythme ; c’est l’image, si fortement imprimée dans notre cœur, de chefs comme Tom, Anjot, Bastian, de Griffolet, qui firent de notre chalet un foyer d’énergie et d’héroïsme. C’est la pensée de camarades comme Lacombe, le chef de gare, qui lorsque le blocus était à peu près complet eut l’ironie d’afficher au bureau l’horaire des trains au départ d’Annecy. C’est enfin le souvenir des heures graves que nous y avons vécues dans les moments où toute l’angoisse du Plateau se concentrait en ce point qui en était la tête et le cœur ; je songe aux jours qui suivirent la mort de Tom : le P.C. n’avait plus son âme et il fallut la personnalité d’Anjot pour la faire revivre. Je songe aussi aux heures douloureuses du 26 mars, lorsque Anjot et Bastian s’entretenaient seuls sous les sapins, tandis que tout flambait sur le Plateau et que les alertes succédaient aux alertes. Le soir ce fut la décision du chef : l’ordre de repli. Nous eûmes tout juste le temps de brûler les archives et les papiers compromettants. Il fallut tout quitter et faire vite.
Des mois ont passé. Nous sommes retournés sur les restes calcinés de ce qui fut notre P.C. Sous l’amas de pierres et de ferraille, c’est toute l’histoire du Plateau que nous avons senti vivre encore, de même qu’autrefois, jour après jour, elle venait s’y déposer par le flux et le reflux des nouvelles et des ordres.
Un chalet, deux sapins, un bassin, au centre d’une étoile de pistes, voilà comment nous l’avons connu. Quelques pans de murs au milieu des ronces, c’est tout ce qu’il en reste.
Alphonse MÉTRAL, Glières première bataille de la Résistance, 1946, p. 93-96.
