Les évènements des premiers mois de 1944 liés au Maquis des Glières occupent une place prééminente dans la mémoire collective de la Haute-Savoie. Le Plateau est plus que jamais une icône de la Résistance. Autour de lui se sont développées deux légendes contradictoires : d’un côté la légende dorée d’un héroïsme à la hauteur de la bataille des Thermopyles invoquée par André Malraux dans un discours célèbre, et, de l’autre, la légende noire du sang versé pour rien. Il serait temps que l’histoire mette en lumière la signification réelle de ce qui ne fut pas simplement un drame de plus dans l’histoire sanglante des maquis. Pour comprendre l’enchaînement des évènements, il faut prendre en compte l’interaction des cinq protagonistes qui se sont affrontés par maquisards interposés : d’un côté, la Résistance locale, la France Libre à Londres et l’état-major britannique, et de l’autre, le gouvernement de Vichy et l’armée Allemande.
A l’origine, le 31 janvier 1944, le lieutenant Théodose Morel (« Tom ») , en sa qualité de chef départemental des maquis, donne l’ordre à une centaine de maquisards de l’Armée Secrète des vallées de Thônes de monter au Plateau des Glières. Dans les jours suivants d’autres camps proches du Plateau montent également. En moins d’une semaine, environ 200 hommes sont aux Glières, organisés militairement en deux compagnies. L’une tient, à l’est, les accès de la vallée du Borne, l’autre, à l’ouest, le secteur de la vallée du Fier et celle de la Filière. Par la suite d’autres groupes de maquisards, notamment en provenance du nord du département (Vallée Verte, Giffre et Chablais) viennent renforcer ce dispositif, pour faire face au harcèlement par les Forces de l’Ordre du gouvernement de Vichy. Leur nombre finit par atteindre, au mois de mars, environ 460 combattants répartis en quatre compagnies encadrées par des officiers et des sous-officiers issus en majorité du 27ème BCA. Intégrés à ce petit bataillon de l’Armée Secrète, se trouvent deux groupes de Francs Tireurs et Partisans qui ont rejoint le Plateau pour échapper à la pression des forces de l’ordre.
Quelles sont les raisons de ce rassemblement ?
L’histoire des Glières commence véritablement le 27 janvier, à Londres. Winston Churchill, reçoit des représentants du général de Gaulle qui lui a adressé à plusieurs reprises des demandes pressantes pour que les Alliés envoient des armes aux maquis français (1). L’état-major britannique n’est guère favorable à l’idée de renforcer ces maquis s’ils ne sont pas placés sous le contrôle direct de ses agents. Les Américains y sont nettement opposés. Mais le Premier Ministre britannique, prend la décision d’armer les maquis des Alpes du Nord, donc en premier lieu la Haute-Savoie. En effet le département avait fait l’objet d’une mission de reconnaissance interalliée à l’automne, concluant à la validité d’un tel projet (2). L’annonce de cette décision capitale est immédiatement transmise à l’Armée Secrète. Le terrain choisi pour les parachutages est déjà connu : le Plateau des Glières qui a été utilisé pour un premier largage le 21 mars de l’année précédente.
Or, en ce début d’année 1944, où l’aviation alliée n’a pas encore neutralisé la Luftwaffe, les parachutages ne peuvent se faire normalement que de nuit - à la différence de ce qui se fera au mois d’août. Cela veut dire qu’ils se font obligatoirement pendant la huitaine de nuits où la pleine lune permet aux pilotes de se repérer à vue. La première pleine lune possible est celle du 9 février. Il faut donc monter prendre position sur le Plateau quelques jours avant : c’est ce qui se passe à partir du 31 janvier.
Mais dans le camp opposé, celui de Vichy et de ses maîtres allemands, ce mois de janvier est aussi le début d’une vaste offensive contre les maquis de Haute-Savoie. Les autorités allemandes, au début du mois, envoient un véritable ultimatum au gouvernement de la collaboration : Vichy, revendiquant la responsabilité du maintien de l’ordre sur son territoire, devra - selon le vocabulaire des occupants - « nettoyer les nids de terroristes » dans les plus brefs délais sinon l’armée allemande s’en chargera.
Dès la mi-janvier, le gouvernement de Vichy prend une série de mesures d’exception qui aboutissent à mettre le département en état de siège (3). Il envoie des renforts de police (plus de deux mille hommes) avec notamment la Milice sous les ordres directs de Darnand, Secrétaire au Maintien de l’Ordre. Il met en place une cour martiale permanente et nomme un « Intendant de Police » avec tous les pouvoirs qui proclame la loi martiale. Ainsi se multiplient les rafles, les arrestations, les emprisonnements et les exécutions. Ce système d’exception durera officiellement jusqu’au milieu du mois de mai mais se prolongera en pratique jusqu’à la libération : triste record dont les Haut-savoyards sont les victimes, non seulement autour du Plateau des Glières et dans les villes (notamment Annecy), mais dans tout le département, principalement dans le Chablais où la Milice fera des ravages dans les rangs de la Résistance.
L’ordre donné par Tom Morel (4) de monter au Plateau, est parfaitement clair : il s’agit de faire face à l’action des forces de police françaises et, pour cela, réceptionner d’abord les « parachutages importants » qui doivent permettre d’armer toute la région (et pas seulement Glières). Il n’a jamais été décidé de constituer un « réduit », même si le capitaine Rosenthal (« Cantinier ») le représentant du service action de la France Libre (le BCRA) semble l’avoir pensé possible au moment où Vichy était manifestement mis en échec.
C’est dans cette logique que s’inscrit toute la suite des évènements à partir du 1er février. Ce sont les circonstances qui obligent les maquisards des Glières à tenir le Plateau jusqu’au 26 mars. Sur ces cinquante cinq jours (car février cette année là en comptait 29), ce sont des Français qui, pendant cinquante trois jours, assiègent le Plateau et immobilisent les maquisards jusqu’à l’arrivée de la 157 ème division de la Wehrmacht le 23 mars, les contraignant alors à affronter les Allemands.
Mais ce rôle des forces françaises du Maintien de l’Ordre n’aurait pas suffi à conduire le maquis des Glières à la fin que nous lui connaissons. Dans toute tragédie, on voit à l’oeuvre un élément incontrôlable qui détermine l’enchaînement fatal des circonstances. On peut dire que les événements du Plateau se déroulent comme une tragédie dans laquelle l’instrument du destin est la neige de cet hiver particulièrement rigoureux. Etant donné l’altitude du Plateau (de 1400 à 1800 mètres), cette neige tombe en quantités importantes et répétées, du 1er février jusqu’au 16 mars, presque sans interruption, sauf quelques jours au moment de la pleine lune de mars.
A cause de tempêtes quasi continues, les parachutages attendus pour la pleine lune de février ne peuvent pas avoir lieu, sauf un largage de cinquante-quatre containers dans la nuit du 13 au 14 février, c’est-à-dire à l’extrême fin de la lunaison, en profitant d’une « fenêtre météo » de courte durée (5).
A cette date-là, même si les maquisards du Plateau ne le savent pas, il est clair pour leurs chefs que Glières doit attendre la pleine lune suivante, celle du 10 mars, pour recevoir les parachutages annoncés. Donc il faut tenir le Plateau pour éviter que les troupes de Vichy n’en prennent le contrôle. Face à ces troupes c’est relativement facile. Mais que vont faire les Allemands ? Personne ne peut le savoir à ce moment-là.
Le capitaine Rosenthal (« Cantinier ») qui assure la liaison radio avec Londres, affirme à plusieurs reprises que le débarquement est proche (comme tout le monde le croit). Il précise même, le 9 mars, lorsqu’il monte au Plateau, que Glières doit se considérer comme « une tête de pont » et va recevoir non seulement des parachutages « massifs » mais même des renforts. Cette annonce reçoit un début de confirmation : dans la nuit du 10 au 11 mars, par un magnifique clair de lune, le plus grand parachutage jamais reçu auparavant dans la région est largué sur le Plateau. Il est suffisant pour équiper au moins deux mille maquisards dans le département, ce à quoi précisément devait servir le Plateau. La veille, Tom Morel vient d’être tué par un officier français des Forces du Maintien de l’Ordre au cours de l’attaque contre le poste GMR d’Entremont.
Le dimanche 12, le Plateau est bombardé pour la première fois par l’aviation allemande. Son intervention indique bien que les Allemands entrent en action. Leurs avions reviennent à chaque éclaircie pour détruire systématiquement les chalets : le Plateau ne dispose pas d’armes anti-aériennes.
Le soir de ce même jour, au moment où arrive un groupe important de maquisards venus en renfort, la neige se remet à tomber. Pendant plusieurs jours le Plateau reste enfoui sous la couche qui s’épaissit.
Ne fallait-il pas décrocher sans plus attendre ?
Les responsables départementaux de la Résistance réunis à Annecy, le 15 mars (6), après une longue confrontation de leurs points de vue divergents, estiment à l’unanimité qu’il ne saurait être question d’évacuer Glières sans combattre et en abandonnant les armes qui venaient enfin d’arriver. Or, vu l’enneigement et le blocus par les forces de Vichy, il n’est pas possible de décrocher en les emportant. Il faut donc tenir jusqu’à ce que les conditions soient favorables quitte à faire face à une aggravation de la situation militaire du Plateau.
Le capitaine Anjot, sur sa demande, est désigné pour prendre le commandement du « Bataillon des Glières ». Il atteint le Plateau dans la nuit du 17 mars (7). Il ne sait pas que la Wehrmacht se prépare à intervenir, mais il ne se fait aucune illusion. Il a d’avance décidé de mettre en jeu sa vie pour essayer de sauver les hommes du Plateau.
De toute façon, décrocher du Plateau dans ce qui est encore le plein hiver et dans les conditions créées par l’état de siège dans le département, conduirait à des pertes considérables chez les maquisards. Leur grande majorité ne connaît pas la région. Ils n’ont aucun équipement adapté à la survie en montagne. De plus leurs traces dans la neige permettraient une chasse à l’homme catastrophique pour eux et pour les habitants qui leur auraient ouvert leurs portes. Il faut donc attendre l’arrivée du printemps et la fonte de la neige pour rendre leur mobilité aux maquisards. Avec le beau temps, le débarquement devrait bientôt avoir lieu.
En fait, avec le retour du soleil, c’est l’arrivée de la 157ème division de la Wehrmacht. Dès le 23 mars, son chef le général Pflaum met en place autour du Plateau quatre bataillons appuyés par l’artillerie et l’aviation (soit près de 7000 hommes) et complétés par la Milice française chargée de verrouiller le dispositif avec toutes les forces de police françaises et allemandes.
La météo avait joué contre Glières et voici qu’elle jouait en faveur des Allemands et de leur aviation.
Les maquisards ne devaient-ils pas évacuer le Plateau avant que la division allemande puisse passer à l’attaque ?
Aucun responsable de la Résistance n’a préconisé cette solution au moment où les Allemands ont pris position autour du Plateau
En effet, ce n’est pas à la légère que la réunion de la mi-mars avait exclu la possibilité de décrocher en abandonnant les armes avant même de s’en servir. On ne peut pas comprendre les raisons de cette décision sans la replacer par rapport à un enjeu majeur de cette période : la nécessité pour la « France Combattante » de prouver aux Alliés et aux Français eux-mêmes que la Résistance armée, sur le territoire national, est une réalité qui doit être prise en compte.
Les maquisards des Glières, en ce printemps 1944, sont les premiers à devoir relever ce défi. Ils en ont conscience : la radio de Londres, qu’ils écoutent sur les quelques petits postes parachutés, les en persuade. Maurice Schumann porte-parole de la France Libre à la BBC parle d’eux presque chaque jour. Dès le début février, il fait de Glières le symbole de la Résistance française. A la fin des combats, il comparera même Glières à Bir-Hakeim cette bataille de 1942 où, pour la première fois depuis 1940, des Français ont tenu tête à l’armée allemande. Cette comparaison peut paraître excessive, car sur un plan purement militaire et par rapport aux gigantesques affrontements de cette seconde guerre mondiale, les combats des Glières sont visiblement limités. Pourtant dans ce que M. Crémieux-Brilhac, historien de la France Libre, appelle « la guerre psychologique », les maquisards combattant dans la neige des Glières ont, à leur mesure, joué un rôle analogue à celui de la brigade Koenig dans le désert de Tripolitaine deux ans plus tôt. Car Glières a été « le premier engagement d’envergure livré aux Allemands par des formations françaises sur le sol national depuis 1940 » comme Bir-Hakeim l’avait été en Afrique (8).
Effectivement, le Bataillon des Glières, le dimanche 26 mars, fait face à une attaque allemande dans le secteur du Petit-Bornand (au Lavouillon d’abord, puis à Montiévret), en même temps qu’une attaque de la Milice du côté de Thorens (au Col de Landron, puis à l’Enclave). Ces deux assauts ne sont sans doute pas encore l’attaque générale que le commandement allemand avait d’abord prévue en coordination avec la Milice pour le mardi 28. Ils sont cependant suffisamment violents pour permettre aux maquisards de faire la preuve de leur détermination dans l’emploi des armes reçues. Ils ne cèdent pas de terrain et obligent les groupes d’assaut allemands et la Milice à redescendre à leurs points de départ.
Au soir de ce dimanche 26 mars, le capitaine Anjot peut, avec ses officiers, constater que les maquisards ont rempli leur « contrat » : l’honneur de la Résistance est sauf. De plus, le soleil printanier a déjà, en quelques jours, fait fondre la neige dans les vallées à l’entour, même s’il en reste encore beaucoup sur le Plateau. Le chef du Bataillon des Glières peut donc prendre la décision qui s’impose : évacuer sans attendre l’attaque massive qui va de toute évidence se déclencher le lendemain. A 22 heures, il donne l’ordre de décrochage général.
Bien sûr, l’exfiltration à travers les mailles du filet tendu par les Allemands et surtout la Milice, fait un certain nombre de victimes. Le Plateau avait déjà perdu une quinzaine d’hommes au cours des combats précédant le décrochage. A la suite du 26 mars, plus d’une centaine de maquisards perdent la vie, soit au cours de l’exfiltration, soit au cours de la répression qui suit. Au total, si l’on prend en compte tous les hommes montés au Plateau depuis le 1er février, on dénombre 129 morts (tués au combat, fusillés ou morts en déportation par la suite). Cependant près de soixante pour cent de l’effectif du Plateau réussit à passer et reprendre le combat dès que possible. Malheureusement une vingtaine d’habitants des vallées qui avaient aidé les maquisards paient ce courage de leur vie. Mais, si douloureux que soit ce bilan, on ne peut pas parler, comme on l’a fait souvent, d’un « massacre ». L’héroïsme ne se mesure pas au nombre des morts.
Le résultat immédiat de tous ces sacrifices, c’est le général de Gaulle qui, lors de sa venue à Annecy le 4 novembre 1944, la veille de sa visite au cimetière de Morette et à Thônes, le souligne en déclarant à Louis Jourdan, le seul officier rescapé des Glières : « Je vous remercie : c’est grâce à Glières que j’ai pu obtenir des parachutages importants pour la Résistance » (9). C’était bien la première mission des hommes des Glières.
Effectivement, le 1er août, le Plateau (de même que le Col des Saisies) reçoit de nouveau un énorme parachutage, apportant les armes de la future libération. En somme c’est l’opération décidée pour le mois de février qui se réalise avec succès. Mais cette fois il n’y a pas de neige et le temps est beau. Trois mille hommes de l’Armée Secrète et des FTP se mobilisent pour réceptionner ces armes qui sont redistribuées, en quarante-huit heures, dans tout le département. Elles permettent la libération de la Haute-Savoie entre le 15 et le 19 août par les seules Forces Françaises de l’Intérieur qui font capituler devant elles toutes les garnisons allemandes alors que les troupes débarquées en Provence n’ont pas encore atteint Grenoble.
On voit donc que les enjeux des événements du Plateau des Glières ne sont pas faciles à démêler et apprécier. Pourtant vue rétrospectivement l’histoire des Glières est bien, comme le proclamait André Malraux en inaugurant le Monument à la Résistance de Gilioli, « … une grande et simple histoire…Elle n’est pas d’abord une histoire de combats. Le premier écho des Glières ne fut pas celui des explosions. Si tant des nôtres l’entendirent sur les ondes brouillées, c’est qu’ils y retrouvèrent l’un des plus vieux langages des hommes, celui de la volonté, du sacrifice et du sang » (10). Aujourd’hui encore, sur ce Plateau, résonne la devise que les maquisards avaient adoptée avec enthousiasme le 20 février 1944 : « Vivre Libre ou Mourir ». A ce moment-là, la Liberté leur semblait se lever comme le soleil du printemps : au bout de leur chemin.