Monument National à la Résistance

Plateau des Glières (sculpteur Émile GILIOLI, 1973)

Depuis les événements qui ont mis fin au maquis sur le Plateau des Glières, entre janvier et mars 1944, le seul lieu de mémoire qui permettait la manifestation du souvenir pendant deux décennies était la Nécropole Nationale de Morette, créée dès 1944. Le Plateau des Glières, quant à lui, était retourné à sa vocation traditionnelle, c’est-à-dire un lieu d’alpage occupé l’été par les paysans des vallées voisines qui montaient leurs troupeaux par des chemins malaisés. L’ouverture de la route en 1967, passant par Usillon, allait modifier complètement la vie de cet espace et permettre à une foule de plus en plus grande de connaître ce lieu où de jeunes maquisards venant de différents maquis de la Haute-Savoie s’étaient réunis pour recevoir les armes de la liberté parachutées par l’aviation alliée.

Le Plateau étant désormais accessible aux véhicules automobiles, l’Association des Rescapés des Glières eut l’idée de créer un monument commémoratif sur le Plateau même où la Résistance française avait lutté contre les forces du gouvernement de Vichy et les troupes allemandes. Dans une lettre du 18 avril 1969, Julien Helfgott et le Colonel Louis Jourdan, deux membres fondateurs de l’Association, écrivaient à leurs camarades de combat leur volonté de voir « là-haut un monument qui leur rappelle les événements et qui leur en exprime la signification comme seule peut le faire une authentique œuvre d’art … »

« … Est-ce avoir trop d’ambition que de tout faire pour élever à Glières une œuvre qui puisse être retenue demain au nombre des chefs-d’œuvre de l’art des années 1970 ? Certainement pas si nous songeons à la portée nationale et même internationale que l’histoire reconnaît aux événements de Glières et par conséquent à l’autorité nationale et même internationale qui les commémorera.

Le problème ainsi posé, la solution va de soi : créer un Comité de personnes à la fois compétentes et indépendantes qui ouvre un concours entre les artistes en sollicitant les contributions les plus hautes, et choisisse en toute impartialité d’après la seule valeur artistique, c’est-à-dire à la fois d’après la qualité propre de l’œuvre et son adaptation au sujet qu’elle doit symboliser ».

Un Comité de sélection fut créé à l’initiative de Pierre Golliet (qui avait déjà été une des chevilles ouvrières du livre des Rescapés publié en 1946). La présidence en fut confiée à Monsieur Bernard Dorival, conservateur en chef du Musée National d’Art Moderne. La majorité de ses membres n’appartenait pas à l’Association des Rescapés, ce qui était un gage d’impartialité et de confiance fait aux personnes pressenties pour cette lourde tâche. Un concours international fut ouvert sur la base d’un règlement et soixante quatorze artistes répondirent à cet appel en déposant leur dossier avant le 1er décembre 1971. Au cours de ce même mois une première sélection fut organisée et les membres du jury retinrent cinq projets. Une exposition au Musée-Château de la ville d’Annecy permit, de janvier à mars 1972, à 2400 visiteurs de voir la totalité des propositions artistiques soumises au jury. Les candidats sélectionnés présentèrent dans un deuxième temps des maquettes qui furent examinées en fonction du cahier des charges. En avril 1972, le sculpteur Émile GILIOLI fut retenu pour l’érection de ce monument. Il fallait maintenant passer de la maquette à l’œuvre, l’Association des Rescapés des Glières assurant le financement de l’opération par une souscription nationale. Le lieu où avait été dressé le mât central du « Bataillon des Glières » et où avaient été enterrés, à l’origine, Tom Morel et Georges Decour. De surcroît cet emplacement était de toute évidence celui qui convenait le mieux pour que le futur monument s’insère dans le paysage du Plateau. Le terrain était la propriété du comte Roussy de Sales : celui-ci en fit don à l’Association.

Émile GILIOLI
Émile GILIOLI
Jury Glières 1
Jury Glières 1
Jury Glières 2
Jury Glières 2
Jury Glières 3
Jury Glières 3

Les contraintes climatiques du lieu, la taille du monument, l’emplacement choisi furent pris en compte dans un cahier des charges très précis établi par Monsieur Étienne SCHOENDOERFER, ingénieur des Arts et Métiers. Son intervention fut décisive pour trouver les solutions techniques à la réalisation de ce monument sans en altérer les formes et en respectant la volonté de l’artiste. Les délais étaient courts : l’inauguration était programmée pour le mois de septembre 1973 et les intempéries dont le plateau est souvent le lieu obligeaient à une édification rapide, environ quatre mois. Un appel d’offre fut lancé et c’est l’entreprise Barrachin de Thônes qui en assura la construction au cours de l’année 1973. Les fondations du monument furent quant à elles coulées à l’automne 1972 par l’entreprise Missillier du Grand-Bornand.

L’érection de ce monument fut un moment privilégié dans la vie de l’Association. Ce fut aussi l’occasion de la rencontre d’un artiste, entièrement dévoué à la manifestation de « l’Esprit des Glières ».

Etienne SCHOENDOERFER
Etienne SCHOENDOERFER
Construction 10 Juin
Construction 10 Juin
Construction 22 Juin
Construction 22 Juin
Construction 21 Juillet
Construction 21 Juillet
Construction 4 Août
Construction 4 Août
Construction 17 Août I
Construction 17 Août I
Construction 17 Août II
Construction 17 Août II
Construction 25 Août
Construction 25 Août
Construction 30 Août
Construction 30 Août
Fondation monument
Fondation monument

Si Émile Gilioli avait réalisé de nombreux monuments aux morts, pour les Glières, il s’agissait de tout autre chose. Cette commande arrivait au moment précis où son travail le menait vers la recherche d’un équilibre entre les différentes masses qu’il mettait en œuvre et, en particulier, de la trajectoire de ce soleil qu’il matérialisait dans des situations différentes, dans des positions, des instants, qui donnaient sens au volume. Gilioli, depuis de nombreuses années, se préoccupait d’architecture et bon nombre de ses sculptures portent la trace de ce souci permanent qu’il avait de traduire ses formes à des échelles différentes, où l’homme pourrait trouver une place, sa place dans la construction architecturale de sa pensée. Dès 1946, la Halle aux vins traduisait cette idée : cette sculpture fut d’ailleurs remarquée par Le Corbusier à la Galerie Louis Carré à Paris. Plus tard, Petite place au soleil (1962), Architecture debout (1962), témoignaient de cette volonté d’inscrire la sculpture dans un processus architectural. Le monument des Glières lui offrait enfin la possibilité de concrétiser ses recherches et pendant toute la construction son souci majeur fut de trouver la juste proportion, la rapport précis entre la nature et son œuvre.

La Halle aux vins
La Halle aux vins
Petite place au soleil
Petite place au soleil
Architecture debout
Architecture debout

Entre l’esquisse de départ et l’œuvre définitive, l’artiste apporta de nombreuses modifications à son projet initial, notamment à la forme du soleil dont les proportions furent modifiées le jour même de sa construction (le diamètre vertical étant agrandi de 20 cm pour éviter l’effet de raccourci lorsque l’on se trouve au pied du monument). Une œuvre en train de se faire ! Cette réalité est si vraie que la commande initiale ne portait que sur un monument et non un lieu de recueillement.

Mais c’est au mois de juin 1973, lorsque les premiers coffrages furent disposés pour la première coulée de béton, que la décision fut prise d’ouvrir l’espace intérieur.

Esquisse de départ
Esquisse de départ

Le projet prenait alors un autre sens, une autre portée intellectuelle et Gilioli allait donner sa pleine mesure dans la réalisation de ce lieu propice à la méditation. Il y a des instants où la rencontre d’hommes aux intérêts différents, aux cultures et origines diverses leur donne l’audace de répondre aux défis. Ce fut le cas de l’Association des Rescapés à ce moment précis où le projet de départ prenait une autre ampleur et une autre signification. C’était aussi rappeler ces valeurs d’ouverture, d’écoute que les maquisards avaient toujours témoignées à leurs frères d’arme quelle que soit leur origine sociale ou politique, leur confession religieuse. C’était faire confiance à un artiste qui, par son engagement et sa générosité, se mettait au service des valeurs qu’ils avaient défendues les armes à la main. Gilioli fit don à l’Association de toutes les œuvres qui se trouvent à l’intérieur du monument, seuls les frais de fonderie et de transport furent acquittés par l’Association.

Dans les petits carnets qui le suivaient partout où il dessinait et écrivait sans cesse, Gilioli avait noté plusieurs années auparavant  : Pour moi, si la masse n’a pas de puissance, elle n’a guère de chance d’être valable. C’est pour cela que nous verrons de plus en plus la sculpture faire mariage avec l’architecture (1).

Pour les personnes qui se rendent sur le Plateau des Glières, le Monument National à la Résistance apparaît posé sur l’herbe de ce vaste alpage, sa géométrie reprenant les formes des montagnes et notamment la montagne de Jalouvre qui lui sert de décor ultime. C’est une sculpture sans épaisseur, un bas-relief qui aurait été démesurément agrandi sur un fond de nature, se détachant par sa masse blanche sur le reste du paysage. Une forme simple qui nous montre dans sa grande évidence l’astre solaire en équilibre instable sur une diagonale qui se perd dans le bleu du ciel. Le ciel, c’est d’abord cet immense espace qui nous aspire , nous redresse et nous élève. La sculpture est faite pour qu’on s’élève (2). L’autre branche de ce V tronqué s’arrête prématurément, comme pour éviter tout retour en arrière à ce cercle qui hésite dans sa trajectoire. Les recherches de l’artiste s’étaient concentrées sur cet aspect et de nombreuses sculptures des années soixante-dix tournaient autour de ce thème : L’anneau, 1970 ; Un instant, 1973 ; Sur la pente, 1974… La volonté de la part de l’Association des Rescapés des Glières d’ériger un monument à la liberté, arrivait juste au moment où, dans l’œuvre de Gilioli, cette symbolique apparaissait. Le monument allait concrétiser cette rencontre, celle d’une idée et d’une forme.

Monument National 1
Monument National 1
Monument National 2
Monument National 2
Monument National 3
Monument National 3
Monument National 4
Monument National 4
L’Anneau
L’Anneau

La symbolique « littéraire » sera parachevée par le discours d’André Malraux prononcé le 2 septembre 1973.

Selon la volonté de l’artiste, le monument en béton armé porte l’empreinte des planches de sapin qui ont servi de coffrage. Cette marque de la nature sur la rigidité des formes expriment toute la sensibilité que Gilioli souhaitait mettre dans cette forme où la lumière joue un rôle capital, lui donnant une épaisseur donc une vie et une âme. La moindre aspérité garde cette mémoire vivante et se transforme suivant les heures de la journée en modifiant notre approche de cette épure architecturale.

À la forte lumière extérieure réfléchie par les pans de mur qui révèle la thématique du monument s’oppose le caractère intime et recueilli de l’espace intérieur où l’on pénètre par une porte située dans l’aile brisée. Une lumière solaire de fin de journée distillée par un vitrail circulaire baigne cet espace. En face, la sculpture de Jeanne (1969) tend ses bras vers le ciel. Elle nous accueille et sa verticalité se prolonge dans l’obscurité de l’espace vide de la grande flèche. La partie supérieure de la sculpture marque l’origine de la forme extérieure et de ce fait, on comprend mieux tout le sens du travail de l’artiste. Cette forme en devenir est le noyau central de cette grande composition, le germe d’une pensée qui se développe dans l’espace pour atteindre à l’architecture et à la lumière extérieure. Quand on fait une sculpture, quand on part d’un noyau qui est grand comme une pomme, ça peut devenir une chose de deux mètres, ou trois mètres… Qui, millimètre par millimètre se développe comme un humain, comme on respire… Je l’ai faite parce que je crois que c’est une manière d’arriver vraiment à donner une vraie force intérieure (3). On comprend alors toute l’opiniâtreté que l’artiste a mis à développer cet espace interne car il donnait une légitimité à la forme extérieure, une allure humaine en quelque sorte. Les deux faces latérales internes obéissent à des logiques différentes. Sur l’une des deux est « gravé » dans le béton un texte qui relate les événements du maquis ainsi qu’un dessin de l’artiste intitulé Bataille (1947) comme une empreinte indélébile. De l’autre, en saillie, comme des éléments toujours d’actualité, la devise du bataillon des Glières « VIVRE LIBRE OU MOURIR » et la trajectoire du soleil qui s’est affranchi de son support, Forme de l’espace, 1972, marquent l’espoir porté par les générations futures.

Espace intérieur
Espace intérieur
Jeanne
Jeanne

« Ainsi nous n’avons pas voulu pour les Glières de monument aux morts, mais une œuvre offerte aux vivants, aux vivants d’aujourd’hui et à ceux de demain, car l’œuvre d’art n’est pas au service de l’événement, si noble ait été celui-ci. L’œuvre d’art, en elle-même, est événement et événement sans cesse renouvelé par le dialogue qu’on noue avec elle.
C’est probablement parce que ce pari a été tenu que le monument de Gilioli surmonte sans difficulté majeure cet antagonisme entre l’art et l’histoire. Émile Gilioli a très simplement apporté sa pierre à cette grande aventure humaine des Glières.
 » (4)


Gérard MÉTRAL


[1] Gilioli La Sculpture, Robert Morel Éditeur, 1968, p. 76.

[2] Gilioli La Sculpture, Robert Morel Éditeur, 1968, p. 53.

[3] Gilioli La Sculpture, Robert Morel Éditeur, 1968, p. 116.

[4] Bernard Dorival, extrait de l’allocution prononcée lors de l’inauguration de l’exposition Émile Gilioli, Musée-Château de la ville d’Annecy, 15 septembre 1978.