Tom Morel face aux GMR du Groupe Aquitaine

Pour rendre compte de l’événement qui a coûté la vie à Tom Morel, les chroniqueurs des Glières affirment généralement que l’opération d’Entremont a été montée pour obtenir la libération de Michel Fournier « Michou » l’adjoint du médecin du Plateau fait prisonnier par les GMR le 1er mars. Ils citent le fait que, ce soir-là, Tom Morel, lorsqu’il se trouve face à face avec Lefèbvre, commandant de l’unité GMR « Aquitaine », lui reproche d’avoir manqué à sa « parole ». On interprète ce manquement de parole en l’appliquant à la non libération de Michel Fournier, arrêté le 1er mars par les GMR, alors que, le lendemain 2 mars, le chef de la compagnie Humbert, l’adjudant-chef Onimus, fait prisonniers les GMR de Saint-Jean-de-Sixt et ne les relâche qu’en échange d’une promesse de le libérer. Cette interprétation est contredite par plusieurs faits. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir au déroulement des affrontements entre les maquisards des Glières et les GMR du groupe « Aquitaine ».

Ce groupe constitué à Toulouse en 1943 avait un effectif théorique de 242 hommes. Il était commandé par un officier sorti du rang, Grégoire Lefèbvre, nommé capitaine en 1938, recruté en juillet 1941 « avec le grade de commandant des gardiens de la paix » et affecté au commandement du Groupe Aquitaine le 1er décembre 1943. Le groupe quitte Toulouse pour la Haute-Savoie le 12 février (le jour où se produit le premier accrochage entre les maquisards des Glières et les Forces de l’Ordre au-dessus de l’Essert). Il reçoit la mission de contrôler le haut de la vallée de Thônes et installe son poste de commandement à La Clusaz. Il tient donc le secteur de Saint-Jean de Sixt et le Grand-Bornand reliés par un service de cars avec Thônes et la gare d’Annecy, ce qui en faisait l’accès le plus facile et le plus rapide pour les liaisons entre Annecy et le Plateau.

Or, à la suite de l’accrochage du 12 février, Tom Morel et le commandant de la Garde Mobile positionnée à Petit-Bornand, le commandant Raulet, ont passé un accord le 18 février pour que la Garde Mobile, profitant du fait qu’elle n’a pas reçu l’ordre de tenir le hameau, laisse libre le chemin de l’Essert. L’arrivée des GMR complique la situation. Selon Louis Jourdan (qui a été le seul officier du 27ème BCA rescapé des Glières où il a été aux côtés de Tom Morel depuis le début) le 28 février Tom descend du Plateau pour aller, clandestinement, à la Clusaz accompagné de deux sergents du 27 qu’il connaît bien : Vitipon et Dancet. Il va à l’Hôtel des Aravis qui sert de poste de commandement au Groupe Aquitaine. Grâce à Madame Bochet, la patronne de l’Hôtel des Aravis (qui comme son mari soutient depuis toujours les maquisards), Tom s’adresse à l’officier de service. Il aurait déclaré à cet officier (que Louis Jourdan croyait être Lefèbvre) que ses hommes avaient encerclé le village et lui propose un accord pour que les GMR mettent en pratique la même neutralité que la Garde Mobile. Cet officier aurait donné sa parole de respecter cet accord. Mais les documents récemment publiés par l’auteur du livre auquel nous nous référons, montrent de façon incontestable que cet officier n’était pas le commandant Lefèbvre : c’était le lieutenant Couret qui n’était que le commandant par intérim du Groupe. En effet le commandant Lefèbvre, resté à Toulouse à cause de la mort de son fils adoptif, n’est arrivé en Haute-Savoie que le 7 mars…

Selon Louis Jourdan, le lendemain de cette entrevue de la Clusaz (c’est-à-dire le 29 février (1)) Tom lui annonce qu’il s’est mis d’accord avec les GMR et l’envoie contacter ceux qui viennent d’arriver à Thorens pour s’assurer de leur neutralité. Jourdan descend le lendemain matin, 1er mars, à Usillon avec une escorte qu’il positionne de façon très visible en bordure de forêt avant de s’avancer seul et sans arme vers les premières maisons du village. Il se présente au poste GMR et demande à parler à un officier. Les hommes, qui ont vu les « terroristes » prendre position, semblent paniqués : ils répondent de façon très vague, ne sont visiblement pas au courant d’un accord quelconque et peuvent seulement dire qu’ils transmettront à leurs chefs la demande d’entrevue qui leur est présentée. Jourdan remonte au Plateau et quand il arrive au Poste de Commandement, Tom est dans une vive colère : « Michou » vient d’être arrêté au Grand-Bornand, où il était descendu la veille au soir chercher des médicaments. L’officier GMR de la Clusaz n’avait donc pas respecté sa parole.

Aussitôt, au soir de ce 1er mars, Tom déclenche l’opération contre le poste de Saint-Jean de Sixt commandé par le lieutenant V…(que nous ne connaissons que par cette initiale). Le coup de main, mené par la compagnie Humbert (sous les ordres de l’adjudant-chef Onimus) se déroule sans un coup de feu. La trentaine de GMR se rendent. Le lieutenant Couret est appelé à la Clusaz et vient rencontrer le chef maquisard. Mais le jeune médecin a déjà été transféré à Annecy. Onimus est mis en relation téléphonique avec le colonel Lelong, Intendant de Police pour le département de la Haute-Savoie et donc chef départemental des Forces du Maintien de l’Ordre, qui promet de libérer son prisonnier en échange de la liberté des GMR. Onimus exige du colonel sa « parole d’officier » que Lelong lui donne. Les maquisards relâchent les GMR et remontent au Plateau. Mais Michel Fournier ne sera pas libéré… (2)

Or, quatre jours plus tard, les mêmes GMR de Saint-Jean-de-Sixt arrêtent l’agent de liaison Léon Roffino remontant par le car venant de Thônes où l’employé de la gare routière lui avait remis du courrier, des médicaments et la vareuse d’officier de Tom que celui-ci avait fait venir d’Annecy (sans doute pour faciliter ses contacts avec ses homologues …)

De plus, le lieutenant V…, le 7 mars, fait prisonniers cinq jeunes qui tentaient de rejoindre le maquis et les remet à la Milice à Annecy.

Tom aurait alors (d’après le témoignage du lieutenant Couret) demandé, par Bastian, à rencontrer le commandant des GMR, qui à ce moment-là est bien le commandant Lefèbvre, nouvellement arrivé. Mais celui-ci, peut-être simplement parce qu’il était tout nouveau dans ce secteur inconnu de lui, ne donne pas suite à cette offre de rencontre.

En revanche, c’est ce 7 mars que Lefèbvre reçoit l’ordre de prendre la place de la Garde Mobile à Entremont, puisque la Garde est jugée trop peu fiable par le commandement départemental des Forces de l’Ordre.

Le 9 mars, un GMR qui est en réalité un agent de la Résistance infiltré dans le groupe Aquitaine, André Fédieu, et qui dès la veille a pris contact avec Bastian, monte au Plateau et annonce à Tom Morel que les GMR sous les ordres de Lefèbvre ont pris position à Entremont pour attaquer le Plateau.

On voit donc comment, en quelques jours, tout se complique. De surcroît, la confrontation entre Tom Morel et Lefèbvre à l’Hôtel de France, ne s’est pas faite - selon le témoignage précis d’un sous-brigadier GMR (3) - à l’intérieur de l’hôtel, mais à l’extérieur qui n’était pratiquement pas éclairé. Tom Morel a-t-il cru que cet officier était celui qui lui avait donné sa parole à la Clusaz ? On ne le saura jamais. Quoi qu’il en soit, le lieutenant Couret a fait devant la cour de Justice un récit détaillé de la manière dont Lefèbvre a tué Tom. Il confirme deux points que les témoignages nous avaient transmis : d’une part, comme cela lui arrivait souvent, Lefèbvre avait beaucoup bu ce soir là (cela peut expliquer son geste meurtrier mais également suicidaire pour lui-même) et d’autre part Lefèbvre avait « camouflé un petit pistolet de calibre 6,35 m/m »… « dans ses leggings droites », ce qui montre bien que les maquisards n’avaient pas laissé son pistolet de service au commandant contrairement à une légende tenace, mais il faut reconnaître qu’ils n’avaient pas l’entraînement à fouiller leurs prisonniers : ils n’étaient pas des policiers !

Cela dit, les précisions qu’on peut aujourd’hui apporter dans cette affaire, ne changent rien à plusieurs faits évidents. Premièrement, les GMR du groupe Aquitaine et pas seulement leur commandant portent la responsabilité de la mort de Tom Morel. Deuxièmement, après ce 10 mars, ce sont eux qui ont établi le blocus de plus en plus serré que va subir le Plateau avant de laisser la place à la Milice. Troisièmement, ils ont contribué avec la Milice à préparer l’intervention de l’armée allemande à laquelle les Forces Françaises du Maintien de l’Ordre livreront le Plateau. Enfin, après le décrochage du 26 mars, plusieurs de ceux d’entre eux qui avaient été prisonniers sur le Plateau participeront activement à la chasse à l’homme qui fera tant de victimes dans les rangs des maquisards qui les avaient traités correctement et leur avaient laissé la vie sauve...

Dans la confusion qui a suivi la mort de Tom, le lieutenant Couret a eu la chance de ne pas être emmené comme prisonnier au Plateau avec ses hommes. Nous ignorons ce qu’il est devenu après la guerre à l’issue de son procès. Mais le groupe Aquitaine fera encore parler de lui : c’est ce groupe qui se fait désarmer, le 14 juin au col d’Evires par le corps franc départemental, ce qui coûtera la vie à Jacques Lespès, sous-préfet de Bonneville fusillé par les Allemands (4) pour avoir obtenu que les GMR puissent continuer leur route à condition de laisser leurs armes aux maquisards au lieu d’être mitraillés sur place.


Jacques Golliet, novembre 2009

Cette mise au point historique s’inspire très largement du chapitre « L’affaire d’Entremont », pp 265 sqq, dans le livre d’Yves Mathieu Policiers Perdus, les GMR dans la Seconde Guerre Mondiale, édité en juin 2009 par l’auteur, ainsi que des articles sur « la mort du Lieutenant Tom Morel » publiés en juillet 2009 dans le journal Le Faucigny par M. Claude Barbier qui a eu, notamment, le mérite d’attirer l’attention sur l’importance des précisions apportées par M. Mathieu

Voir aussi : MOREL Théodose, alias Tom


[1] N’oublions pas que l’année 1944 était bissextile

[2] Pour cette affaire compliquée de la non libération de Michel Fournier, voir Michel Germain Glières, Mars 1944 pp 94-95

[3] Voir Mathieu op.cit pp.284-287

[4] Voir le dictionnaire « Résistance et Déportation » publié par le Conseil Général de la Haute-Savoie à l’article « Lespès ».